
La grandeur d'un empire se mesure moins à ses victoires qu'à la manière dont il survit à ses défaites. Et Rome, malgré tout — malgré Édesse, malgré la honte, malgré les années de chaos qui suivirent — Rome survécut encore deux siècles. Vous êtes prévenus.
Édesse, août 260 après J.-C.
Je m'appelle Titus Aurelius Marcellus, et j'ai vu un dieu se briser.
Non pas dans un temple. Non pas sous la foudre d'un ciel offensé. Sur une plaine de Mésopotamie, entre deux rivières que les dieux eux-mêmes semblent avoir oubliées, sous un soleil qui ne pardonne rien.
J'avais vingt-deux ans quand on m'a assigné à la garde rapprochée de l'Auguste. Une faveur, disait mon centurion, la gorge gonflée d'une fierté qui ne m'appartenait pas. Une faveur. Comme si la proximité du pouvoir était un cadeau et non une malédiction.
La campagne avait commencé mal. Nous le savions tous, mais personne ne le disait — c'est ainsi que fonctionnent les armées : la vérité circule en murmures dans les rangs, puis disparaît dès que le clairon sonne. L'argent manquait. Les légions du Rhin réclamaient leur solde depuis des mois. Et dans les couloirs du palais, on chuchotait encore le nom de Gordien III, ce gamin de treize ans qu'on avait habillé en général pour le mener à sa mort, quelques années plus tôt, contre ce même ennemi perse.
Valérien, lui, n'était pas un gamin. Il avait soixante ans passés, le dos droit, le regard de quelqu'un qui a survécu à des décennies de trahisons sénatoriales. Mais soixante ans, c'est soixante ans. Et Shapur Ier n'était pas un homme que l'âge impressionnait.
On appelait Shapur Shahanshah — Roi des Rois. J'avais entendu ce titre cent fois sans lui prêter attention. Les Orientaux aimaient les titres ronflants ; Rome aussi, d'ailleurs. Mais quand j'ai vu pour la première fois les étendards sassanides à l'horizon, leurs feux d'infanterie et de cavalerie s'étirant sur des lieues de plaine comme une plaie incandescente, j'ai compris que ce titre-là n'était pas une vanité. C'était un avertissement.
La bataille d'Édesse a duré moins longtemps qu'il n'en faut pour raconter.
Nous étions déjà épuisés avant même qu'elle commence. La dysenterie avait décimé deux cohortes entières au cours des semaines précédentes — des hommes couchés dans leur propre souillure, loin de toute gloire. Les convois de ravitaillement n'arrivaient plus. On avait mangé les chevaux de bât. Et Shapur, lui, avait attendu. Patiemment. Comme un faucon qui observe depuis les hauteurs la bête qui va mourir.
Quand ses cavaliers cataphractaires ont déferlé sur notre flanc gauche — ces cavaliers entièrement cuirassés, leurs chevaux revêtus de fer autant que leurs cavaliers — j'ai eu le temps de penser à une chose absurde : ils sont beaux. Cette beauté terrible des choses qui vont vous détruire.
La ligne a tenu une heure. Puis elle a cédé.
Je me souviens d'un détail que je n'arrive pas à effacer de ma mémoire : le moment où j'ai compris que tout était perdu n'est pas venu du chaos de la bataille. Il est venu du silence soudain, inexplicable, qui s'est fait autour de l'Auguste.
Les gardes reculaient. Pas en déroute — en retraite calculée, les yeux rivés sur Valérien comme si leur seul mouvement était de le protéger d'un ennemi déjà partout. Et lui restait immobile sur son cheval, la main gauche posée sur le pommeau de son épée qu'il ne tirerait plus jamais.
Il avait le visage d'un homme qui comprend.
Pas la peur. La compréhension. Cette lucidité froide et définitive d'un homme qui réalise que quelque chose d'irréparable vient de se produire — que l'histoire, en cet instant précis, est en train de changer de direction pour toujours.
Les cavaliers de Shapur l'ont encerclé en silence. Presque avec cérémonie.
On ne nous a pas tués, nous, la garde. On nous a liés et poussés en colonne, vers l'est, vers le soleil levant. J'ai marché des semaines. J'ai vu des villes dont je ne connaissais pas les noms. J'ai traversé des déserts qui n'existaient dans aucun de mes rêves.
Et devant moi, toujours, encadré par des soldats perses en armures dorées, l'homme qui portait la pourpre de Rome avançait à pied dans la poussière de Mésopotamie.
Valérien. Empereur des Romains. Prisonnier de Shapur Ier.
On dit que Shapur fit sculpter cette scène dans la roche de Naqsh-e Rostam, là où reposent les rois achéménides. Une inscription pour l'éternité : l'Augustus de Rome agenouillé, les mains tendues en signe de soumission, pendant que le Roi des Rois le domine de toute sa hauteur à cheval.
Je n'ai pas vu cette sculpture. Mais je n'en ai pas besoin.
J’ai vu son modèle. En vrai.
par Gabrielle Scouarnec (c'est moi)
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