Barbad et le secret du roi.
Barbad ne dormait jamais avant l'aube. Assis dans l'ombre des colonnes du palais de Dastagerd, il accordait son barbat, cet instrument en bois de noyer dont la caisse rappelait une larme figée. Ses doigts, callusés par des années de pratique, effleuraient les cordes de boyau avec une délicatesse de joaillier.
Ce soir-là, le roi Khosrow II l'avait fait mander. Une nouvelle mélodie était attendue, un mode jamais entendu qui célébrerait la victoire sur les Byzantins. Barbad ferma les yeux. Il ne pensait pas aux batailles, ni à la gloire. Il pensait au vent dans les cyprès de son enfance, à Jahrom, et au chant d'un oiseau qu'il n'avait plus entendu depuis trente ans. C'est de là que viendrait la musique.
Quand il joua, ce ne fut pas un chant de victoire qui s'éleva, mais quelque chose de plus profond : la mélancolie douce de ceux qui survivent aux guerres. Le roi pleura. Et Barbad sut qu'il avait trouvé le septième mode royal, le Khosravani qui manquerait à jamais aux générations futures.

Nakisa et la harpe d'aigle.
Nakisa tenait son chang contre elle comme un enfant. La harpe était sculptée dans un bois sombre, et son sommet s'ornait d'une tête d'aigle aux yeux d'ivoire, bec ouvert dans un cri silencieux. Vingt-deux cordes tendues entre le ciel et la terre attendaient ses doigts.
Elle jouait seule, tard dans la nuit, quand la cour s'était retirée. Sa musique n'était pas pour le roi, ni pour les nobles qui rivalisaient de flatteries. Elle jouait pour les femmes des appartements privés, celles qui écoutaient derrière les tentures, et dont elle devinait les soupirs dans l'obscurité.
Chaque corde avait un nom : Désir, Absence, Rappel, Oubli. Nakisa les pinçait une à une, tissant une toile sonore où chacune pouvait se reconnaître. On disait qu'elle avait composé trente mélodies, une pour chaque jour du mois lunaire. Mais la plus belle, celle qu'elle ne jouait jamais en public, parlait d'une jeune fille qui avait dû choisir entre l'amour et l'art. Elle avait choisi l'art. Et sa harpe pleurait pour les deux.

Bamshad, le musicien de l'aube.
Bamshad connaissait le ciel avant qu'il ne s'éclaire. Chaque matin, avant même que les coqs ne chantent, il montait sur la terrasse du palais, son ney de roseau à la main. L'instrument était simple : sept trous percés dans une tige séchée, liée par des fils de coton usés. Mais dans le souffle de Bamshad, il devenait la voix du monde qui s'éveille.
Il ne jouait pas des modes complexes comme Barbad. Sa musique était faite de notes longues, suspendues, qui imitaient l'appel à la prière avant que la prière n'existe. Les premières notes s'élevaient dans l'air froid, tremblantes comme des feuilles. Peu à peu, elles s'amplifiaient, s'enroulant autour des colonnes, glissant dans les jardins endormis.
Dans les écuries, les chevaux dressaient l'oreille. Dans les cuisines, les serviteurs interrompaient leur travail. Et là-haut, dans la chambre royale, Khosrow II ouvrait les yeux, non pas arraché au sommeil par un bruit, mais doucement ramené à la conscience par cette musique qui lui rappelait qu'un autre jour lui était offert. Bamshad ne réveillait pas le roi. Il lui offrait l'aube.

Le Joueur de daf dans la salle du trône.
On ne remarquait jamais le joueur de daf. Il se tenait dans l'ombre, derrière les colonnes de porphyre, son tambourin cerclé de cuivre contre la poitrine. L'instrument était lourd, la peau de chèvre tendue et ornée d'anneaux métalliques qui tintaient à chaque mouvement.
Pendant que Barbad jouait et que les poètes récitaient leurs vers, lui attendait. Son moment viendrait plus tard, lors du banquet, quand le vin aurait délié les langues et détendu les membres. Alors il commencerait, d'abord doucement, un rythme sourd qui épouserait les battements de cœur. Boum... boum-boum... boum...
Peu à peu, le tempo s'accélérait. Les anneaux de cuivre s'agitaient, ajoutant leur tintement clair au grondement de la peau frappée. Les danseuses entraient, pieds nus sur les mosaïques, et leurs chevilles répondaient au tambour. Le joueur de daf ne voyait rien de la fête. Les yeux fermés, il était le pouls invisible de la nuit, celui qui faisait danser les corps et oublier, l'espace d'une heure, que demain la mort pourrait frapper à la porte.

Le Souffle du karna.
Le karna n'était pas un instrument pour les palais feutrés. C'était une trompe de deux mètres de long, en bois de noyer cerclé de cuivre argenté, dont le pavillon évasé semblait avaler l'espace. On ne l'entendait pas : il vous traversait.
Au matin des grandes batailles, quand l'armée sassanide se rangeait en ordre de combat, le joueur de karna montait sur un tertre. Il levait l'instrument vers le ciel, l'embouchure contre les lèvres, et soufflait. Le son qui en sortait n'avait rien d'humain. C'était un rugissement grave, puissant, qui portait à des lieues à la ronde et faisait taire les oiseaux.
Ce son disait : Le Roi des Rois approche. Tremblez. Les ennemis l'entendaient et savaient que la mort venait vers eux. Les soldats persans l'entendaient et redressaient le dos, fiers d'être les instruments d'une puissance plus grande qu'eux.
Le joueur de karna ne connaissait pas la subtilité. Il ne jouait que trois notes, toujours les mêmes, répétées inlassablement. Mais dans ces trois notes tenait tout l'empire : sa majesté, sa force, sa terreur. Quand il jouait, Khosrow 2 n'était plus un homme. Il devenait l'incarnation sonore du pouvoir absolu.
L'Héritage silencieux.
Aucun d'eux ne savait qu'ils jouaient pour l'éternité. Barbad est mort dans son lit, Nakisa a disparu dans l'oubli des harems, Bamshad s'est éteint un matin d'hiver. Leurs instruments ont pourri, leurs mélodies se sont tues quand les Arabes ont conquis l'empire.
Mais quelque part, dans les dastgahs de la musique persane moderne, dans le luth qu'on appelle encore barbat, dans la flûte ney des soufis, dans les tambours des cérémonies, leur souffle survit. Ils ne sont pas morts. Ils ont simplement changé de mode, passant du Khosravani royal à la mélodie populaire, de la cour au peuple, du temps à l'éternité.