Ahmad al-Mansur al-Dhahabi — le Doré, comme l'histoire l'appela — accéda au trône du Maroc saadien en 1578 dans des circonstances qui auraient pu le détruire. La bataille des Trois Rois, livrée sur les rives de l'Oued el-Makhazine, avait tué en un seul après-midi son prédécesseur, le roi du Portugal Sébastien Ier, et le prétendant que ce dernier soutenait. Ahmad en sortit sultan par défaut, seul survivant de la famille régnante disposé à tenir les rênes. Il avait environ trente ans. Il régna vingt-cinq ans. Pendant ce quart de siècle, il transforma Marrakech en l'une des capitales les plus fastueuses du monde islamique, et il le fit avec de l'or qui n'était pas le sien.
Comprendre al-Mansur, c'est comprendre d'abord ce qu'il n'était pas : un conquérant au sens classique. Il ne chevaucha pas en tête de ses troupes. Il ne franchit pas le Sahara. Il n'assista pas à la bataille de Tondibi. Ce qu'il fit, et avec un génie qui mérite d'être reconnu comme tel, c'est calculer. La conquête du Soudan fut d'abord un problème de logistique intellectuelle : identifier la cible, évaluer la résistance, trouver l'instrument, convaincre les sceptiques, attendre.
Les sceptiques étaient nombreux. Ses propres conseillers lui déconseillèrent l'expédition en termes clairs : le désert était infranchissable, l'armée y mourrait, le Soudan était trop loin pour être administré. Al-Mansur les écouta, les remercia, et envoya Judar quand même. Sa réponse aux objections est restée dans les sources : il leur expliqua patiemment que les difficultés qu'ils décrivaient étaient précisément ce qui rendait la cible accessible — car les Songhaïs, protégés par le désert depuis des siècles, n'avaient jamais eu à développer les armes à feu. La logique était imparable. Elle était aussi froide comme de la pierre.
Ce que Marrakech devint après 1591 reflète l'ampleur du calcul. L'or saharien afflua dans des proportions que les chroniqueurs peinent à chiffrer avec cohérence, mais dont l'ordre de grandeur reste stupéfiant. Al-Mansur fit construire le palais d'El Badi — l'Incomparable — avec des matériaux importés d'Italie, d'Inde, du Portugal : onyx, marbre de Carrare, albâtre. Il entretint des échanges diplomatiques avec Elizabeth I d'Angleterre, avec les Ottomans, avec les cours européennes, toujours depuis la position d'un souverain dont la richesse rendait les alliances optionnelles plutôt que nécessaires. L'or était son vocabulaire de politique étrangère.
Mais Marrakech, précisément parce qu'elle brillait, éclairait aussi ce qu'elle coûtait.
Les sources songhaïes — fragmentaires, car Tombouctou ne se remit jamais vraiment de la conquête — décrivent une dévastation qui ne ressemble pas aux destructions ordinaires de la guerre. Ce qui fut perdu à Tombouctou ne fut pas seulement de l'or : ce furent des bibliothèques, des réseaux savants, des siècles d'échanges intellectuels entre l'Afrique subsaharienne et le monde arabo-berbère. Les oulémas furent déportés au Maroc. Les manuscrits disparurent ou furent dispersés. La ville qui avait été, au XVe siècle, l'un des centres intellectuels les plus actifs du monde islamique entra dans un déclin dont les historiens débattent encore les causes, mais dont la conquête marocaine constitue un moment de rupture incontestable.
Al-Mansur le savait-il ? La question est moins naïve qu'elle n'y paraît. C'était un homme lettré, familier des traditions du Sahel, conscient de ce que représentait Tombouctou. Ses échanges avec les dignitaires déportés — il en reçut certains à sa cour — indiquent qu'il n'ignorait pas la nature de ce qu'il avait brisé. La grandeur d'El Badi et la ruine de Tombouctou ne sont pas deux histoires séparées : elles sont la même transaction, comptabilisée différemment selon qu'on habite le palais ou les ruines.
Ce qui est peut-être le plus révélateur chez al-Mansur, c'est la fin. Il mourut en 1603 de la peste, au moment où le Maroc était déchiré par une guerre de succession entre ses fils que sa propre organisation dynastique rendait inévitable. Le Soudan, ingouvernable comme ses conseillers l'avaient prédit, était déjà en train de se dissoudre en entités locales que les Marocains ne contrôlaient plus vraiment. El Badi fut pillé par un successeur quelques décennies plus tard. Ce qu'il avait construit avec tant de méthode s'effrita avec une rapidité qui contraste avec le soin mis à l'ériger.
Il reste pourtant dans l'histoire comme une figure imposante — non par nostalgie, mais parce que la question qu'il incarne ne vieillit pas : peut-on être grand et destructeur en même temps, et dans quelle proportion l'un justifie-t-il l'autre ? Al-Mansur ne posa jamais cette question, du moins pas dans les sources qui nous restent. Peut-être la réponse lui semblait-elle évidente. Peut-être, comme tous les bâtisseurs d'empires, il s'en remit à la postérité pour faire le compte.
La postérité, depuis, ergote.