Le parchemin fut posé sur son bureau de bois de jujubier avec la prudence que l'on réserve aux pièces à conviction. Un descendant du général Li Wei, exécuté pour trahison il y a trois siècles, demandait sa réhabilitation. L'ordre de mobilisation original, scellé par le sceau du ministère de la Guerre, était censé prouver que le général avait délibérément retenu ses troupes, laissant les envahisseurs du Nord franchir la passe de Yanmen. Mei ajusta sa loupe d'écaille et inclina la lampe à huile. L'atmosphère de la Wenyuan Ge, saturée d'encens et de papier ancien, semblait retenir son souffle.
Elle ne commença pas par lire les caractères. Elle passa le revers de son pinceau fin sur la surface de la cire. L'estampille était nette, presque trop. Sous la loupe, les bords du sceau révélaient une régularité géométrique absente des frappes du milieu des Song, où la main du chancelier laissait toujours une légère irrégularité humaine. Mei ferma les yeux et laissa ses doigts travailler. La cire était dure, mais la pression n'était pas uniforme. En bas à droite, là où le sceau devait mordre le parchemin avec l'autorité du trône, il y avait un léger affaissement, comme si le porteur du sceau avait hésité ou été pressé par le temps.
Elle gratta délicatement la tranche du document avec une lame d'os. Sous la couche de vieillissement, la fibre du papier était intacte, mais l'encre noire pénétrait différemment dans les sillons gravés. Mei préleva une infime parcelle de cire et la fit chauffer sur une plaque de cuivre. L'odeur qui s'en dégagea la confirma immédiatement : résine de pin mélangée à de la cire d'abeille filtrée, une recette standardisée sous les premiers empereurs Ming, et non le mélange de laque végétale et de cire brute utilisé par les chancelleries Song.
Le verdict était sans appel. Le document n'avait pas trois cents ans. Il avait été forgé après la chute de la dynastie, probablement par un stratège soucieux de justifier une défaite cuisante en sacrifiant un commandant sur le terrain. Le général n'avait pas trahi. Il avait obéi à une retraite tactique, transformée en crime d'État pour sauver des réputations à la cour de Kaifeng.
Mei reposa sa loupe. La vérité était limpide, mais dans la capitale des Ming, la clarté est souvent une menace mortelle. Elle rédigea son rapport en termes strictement techniques, évoquant des variations de densité cireuse et des anomalies de pression, sans jamais prononcer le mot trahison ni nommer les familles impliquées. Le parchemin serait classé comme apocryphe. La lignée du général retrouverait son honneur, discrètement, par la voie administrative. Mei éteignit la mèche de la lampe. Elle savait que la justice des archives ne fait pas de bruit, mais qu'elle laisse toujours une trace indélébile dans la mémoire du papier.