Fiction

V. Le cénacle : entre admiration et émulation douce

Publiée le 09 septembre 2026
 V. Le cénacle : entre admiration et émulation douce
Ce cénacle peut-il se comparer au petit clan des Verdurin?


Bogdan n’était jamais seul. Il était le centre d’un cercle, discret mais fidèle, qui se réunissait chaque vendredi soir autour d’un « apéro détox ». Le terme, inventé par l’un de ses amis, avait fait son chemin. Il désignait ces rencontres où l’on servait du vin naturel « sans sulfites ajoutés », des crackers au sarrasin « fermentés maison », des légumes « issus de l’agriculture régénérative », et où l’on parlait de « soins collectifs », de « transitions douces », de « décroissance choisie ».


Le cénacle était composé d’une dizaine de personnes : une architecte d’intérieur spécialisée dans les matériaux biosourcés, un consultant en RSE, une professeure de yoga thérapeutique, un éditeur de livres sur l’écologie profonde, une développeuse ayant quitté la tech pour monter une coopérative de logiciels libres, et quelques autres, tous dans la trentaine ou la quarantaine, tous diplômés, tous engagés à leur manière, tous un peu fatigués de la course, tous en quête de sens. Et tous, sans exception, trouvaient en Bogdan un guide, un conteur, un miroir.


Ils l’écoutaient avec une attention presque religieuse. Quand il racontait son « initiation à la vannerie sauvage » dans le Luberon, ils hochaient la tête, murmuraient des « c’est beau », « tu as de la chance », « ça fait du bien au cœur ». Quand il décrivait sa « méditation en pleine conscience » dans un temple bouddhiste à Kyoto, ils fermaient les yeux, respiraient lentement, comme s’ils y étaient. Quand il parlait de sa « prise de conscience face à l’extractivisme numérique », ils échangeaient des regards complices, comme si chacun avait vécu la même révélation, mais avec un peu moins de grâce.


Bogdan ne dominait pas par l’autorité. Il dominait par la narration. Il savait poser sa voix, choisir ses mots, laisser des silences qui résonnaient. Il ne se vantait pas. Il « partageait ». Il ne se comparait pas. Il « témoignait ». Et cette humilité affichée, cette pudeur dans l’exaltation, rendait ses récits encore plus puissants. Ses amis ne le voyaient pas comme un supérieur. Ils le voyaient comme un éclaireur. Un homme qui avait osé, qui avait vécu, qui avait transformé.


Mais il y avait, dans ce cénacle, une émulation douce, presque invisible. Chacun, à sa manière, cherchait à rivaliser avec lui, non par méchanceté, mais par admiration. L’architecte vantait les vertus du chanvre isolant, le consultant expliquait les limites de la compensation carbone, la professeure de yoga décrivait les bienfaits de la respiration diaphragmatique, l’éditeur parlait de la nécessité de « déconstruire les récits de domination ». Et Bogdan, toujours, souriait, acquiesçait, ajoutait une nuance, une précision, une métaphore. Il ne cherchait pas à écraser. Il cherchait à harmoniser. Il était le chef d’orchestre d’une symphonie de bonnes intentions.


Parfois, pourtant, des tensions affleuraient. Quand l’un d’eux, un soir, avait avoué avoir pris l’avion pour un « séminaire sur l’écologie », Bogdan avait souri, mais son regard s’était assombri. Il avait parlé de « paradoxe », de « responsabilité », de « conscience des choix ». La phrase avait flotté dans l’air, lourde de sous-entendus. L’autre avait baissé les yeux. Le silence avait duré trois secondes. Puis Bogdan avait changé de sujet, offert un verre de kombucha, et la soirée avait repris son cours. Mais la leçon était claire : dans ce cercle, la cohérence était une monnaie d’échange. Et Bogdan en était le gardien.

🧩 Une histoire, un puzzle

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