Fable

Le Lim et le Bambou

Publiée le 07 octobre 2026
Le Lim et le Bambou
Transposition vietnamienne de "Le Chêne et le Roseau" de La Fontaine


Maître Tuân avait les mains d'un homme qui n'avait jamais rien jeté.
Soixante ans à travailler le lim — ce bois presque noir dont on faisait les piliers des maisons seigneuriales, les coffres qui traversaient les générations, les carcasses de luth qui résonnaient encore un siècle après la mort de celui qui les avait taillées. Les mains de Tuân portaient ses années comme le lim porte ses veines : profondément, sans ostentation.


Son atelier se trouvait en lisière de la forêt, là où les grands arbres commençaient à céder la place aux champs. Devant la porte, il y avait le lim. Il avait toujours été là, ou du moins depuis si longtemps que personne ne se souvenait d'un temps sans lui. Son tronc avait l'épaisseur de trois hommes, son ombre couvrait l'atelier entier les après-midi d'été, et ses racines soulevaient la terre en vagues lentes, comme si la forêt respirait par lui. Tuân avait taillé ses premiers copeaux dans une branche tombée de cet arbre. Il avait grandi avec lui, ou plutôt à côté de lui — car le lim, lui, n'avait pas grandi. Il avait toujours été grand.


Le long du mur de l'atelier poussait une touffe de bambous. Personne ne les avait plantés. Ils étaient apparus un jour, comme apparaissent les bambous — discrètement, inévitablement, sans permission. Tuân les tolérait sans les regarder. Ils n'avaient aucun intérêt pour son travail : leurs tiges étaient trop creuses, trop flexibles, bonnes pour les clôtures paysannes, les échafaudages provisoires, les paniers du marché. Pas pour un luth.


Ce soir-là, le ciel avait changé d'une façon que Tuân connaissait bien. Une certaine densité dans l'air, une immobilité trop parfaite des feuilles, comme si la forêt retenait son souffle. Il rentra ses outils, ferma les volets de bois, et s'installa sur le banc près de la fenêtre avec sa tasse de thé. Dehors, le lim se dressait dans la lumière déclinante, immense et tranquille.


La tempête arriva à la nuit tombée.
Pas progressivement. Elle arriva d'un coup, comme quelque chose qui n'avait plus de raison d'attendre. Le vent fit d'abord un son grave, presque musical, dans les hauteurs de la forêt — puis il descendit, et le monde changea de nature. La pluie frappa les volets en rafales obliques. Le tonnerre n'était plus un bruit séparé mais une vibration continue, une présence physique dans les murs et dans la poitrine.


Tuân ne bougea pas de son banc. Il avait traversé des tempêtes. Elles passaient.
Par l'interstice des volets, il voyait le lim. Et c'est là que quelque chose se produisit en lui qu'il n'aurait pas su nommer — une attention inhabituelle, presque inquiète, pour cet arbre qu'il regardait depuis soixante ans sans vraiment le voir. Le lim résistait. Bien sûr qu'il résistait. Son tronc ne bougeait pas. Ses branches maîtresses tenaient. Il absorbait les rafales avec cette indifférence souveraine des choses très grandes face aux choses très fortes, comme si la tempête était une insulte trop petite pour mériter une réponse.


Mais Tuân entendait quelque chose.
Un craquement, d'abord. Profond, intérieur, le genre de son que fait le bois quand il parle à lui-même dans le noir. Puis un autre. Et dans les intervalles entre les rafales, il perçut — il crut percevoir — quelque chose qui ressemblait à un effort. Pas la résistance tranquille qu'il avait imaginée. Quelque chose de plus tendu. Comme si chaque rafale demandait au lim une réponse qu'il lui coûtait de donner.


À côté, les bambous faisaient ce que faisaient les bambous.
Ils se couchaient. Presque jusqu'au sol, comme des créatures qui saluent. Le vent les prenait, les tordait jusqu'à l'horizontale, et ils allaient — sans résister, sans se défendre, en suivant exactement la direction de ce qui les frappait. Tuân les avait méprisés pour cette qualité sans le formuler : cette façon de céder, d'accepter, qui lui semblait une forme d'absence de caractère. Un bon bois tient. Un bon bois répond. Un bon bois dit non.


Il regardait maintenant les bambous se coucher et se relever, se coucher et se relever, dans un mouvement presque respiratoire. Ils ne cassaient pas. Ils n'essayaient pas de casser. Ils étaient simplement là, dans la tempête, en train de faire ce que la tempête demandait — plier — et en échange de cette concession absolue, ils duraient.


Le craquement du lim, quand il vint vraiment, fut si sourd que Tuân ne l'entendit pas tout de suite. Il sentit d'abord quelque chose dans l'air, une modification de la pression, une absence soudaine là où il y avait eu pendant soixante ans une présence. Puis le bruit atteignit ses oreilles — énorme, irréversible, le bruit d'un monde qui cède en un seul morceau — et la terre trembla légèrement sous ses pieds malgré l'épaisseur du plancher.


Il ne dormit pas cette nuit.
Pas de chagrin, exactement. Ou peut-être si — mais pas seulement. Quelque chose de plus dérangeant que le chagrin. Une pensée qui revenait sans qu'il puisse la chasser : il avait passé sa vie à tailler le lim parce que le lim ne pliait pas. Parce que dans sa résistance absolue résidait sa valeur, sa noblesse, sa raison d'être. Un coffre en lim traversait les siècles. Un luth en lim résonnait comme aucun autre. C'était la rigueur du bois qui donnait la clarté du son.
Et pourtant.


Le matin arriva blanc et lavé. L'atelier avait tenu. Le mur avait tenu.
Le lim gisait sur le sol en trois morceaux, ses racines arrachées retournées vers le ciel comme des mains ouvertes. C'était plus grand que Tuân ne l'avait imaginé — couché, l'arbre révélait une taille que debout il ne lui avait jamais semblé avoir. Le sol autour était criblé de branches, de feuilles, de fragments d'écorce.


Les bambous se redressaient.
Pas tous en même temps — progressivement, tige par tige, avec cette lenteur particulière des plantes qui reviennent à elles-mêmes après avoir été contraintes. Certains portaient des feuilles froissées, des traces de la nuit. Aucun n'était cassé.
Tuân s'approcha du lim tombé. Il posa la main sur le tronc encore humide, laissa ses doigts suivre le fil du bois. C'était du beau bois. Un bois extraordinaire, encore maintenant, encore couché, encore mort. Il en ramassa un éclat — une section nette là où une branche s'était séparée du tronc dans la chute — et le retourna dans ses mains. Le grain était serré, régulier, d'une densité remarquable. Exactement ce qu'il avait toujours été.
Il rentra dans l'atelier.
Posa l'éclat sur l'établi. Reprit ses outils.
Il avait du travail.

🧩 Une histoire, un puzzle

📣 Tu as aimé cette histoire: partage-la !

Facebook Twitter WhatsApp LinkedIn