I (deux personnages ont raison… mais partiellement)
Un jour, deux clients entrèrent presque en même temps dans l’atelier. Le premier posa une montre robuste sur la table.
— Elle est parfaite, dit-il. Solide, fiable. Elle ne m’a jamais trahi.
Le second sortit une montre fine, élégante.
— La mienne est bien supérieure, affirma-t-il. Précise, légère, presque vivante.
Ils se regardèrent, déjà en désaccord.
— La vôtre est grossière.
— La vôtre est fragile.
Tomas observa les deux objets. À sa manière, chacun avait raison.
Il prit d’abord la montre robuste. Elle était stable, résistante, faite pour durer. Puis il examina la seconde : délicate, précise, presque sensible au moindre mouvement.
— Alors ? demanda le premier. Laquelle est la meilleure ?
Tomas hésita. Il regarda Élise, qui, comme souvent, ne répondit pas. Alors il dit lentement :
— Si je devais choisir… je dirais que chacune réussit quelque chose que l’autre ne peut pas.
Les deux clients protestèrent immédiatement.
— Il faut bien trancher !
— Elles ne peuvent pas être également bonnes !
Le ton monta. Tomas sentit qu’il ne pouvait pas simplement apaiser le conflit. Il reprit les deux montres et, après un moment de réflexion, dit :
— Et si le problème n’était pas de choisir entre elles… mais de comprendre ce qu’elles pourraient devenir ?
Les deux hommes se turent.
— Celle-ci, dit-il en montrant la première, pourrait gagner en finesse.
— Et celle-ci, ajouta-t-il en désignant la seconde, pourrait devenir plus robuste.
Il posa les deux montres côte à côte.
— Et si la meilleure montre n’existait pas encore ?
Un silence s’installa. Comme si, soudain, la question avait changé. Les deux clients regardèrent leurs montres autrement. Moins comme des réponses. Plus comme des étapes. Quand ils quittèrent l’atelier, aucun n’avait totalement renoncé à son avis. Mais aucun ne le tenait plus tout à fait de la même manière.
Tomas resta pensif.
— Ce n’était pas seulement un désaccord, dit-il.
Élise hocha la tête.
— Non. C’était un mouvement.
— Comme si… ils avaient besoin l’un de l’autre pour aller plus loin.
Élise sourit. Dans l’atelier, les montres continuaient leur tic-tac. Non pas à l’unisson. Mais en cherchant, chacune à sa façon, un temps encore à venir.
II (le conflit fait émerger quelque chose de plus riche)
Depuis quelque temps, Tomas travaillait plus lentement. Non pas parce qu’il doutait de ses gestes, mais parce qu’il doutait de ses choix.
Un matin, Élise lui confia une commande importante.
— Une montre pour quelqu’un qui part loin, dit-elle. Elle doit être fiable.
Tomas acquiesça. Mais en ouvrant le boîtier, il sentit une hésitation. Une idée lui vint : améliorer légèrement le mécanisme, tenter quelque chose de nouveau. Ce serait plus audacieux… peut-être meilleur.
Puis une autre pensée s’imposa : Et si cela rendait la montre moins sûre ?
Il resta immobile. D’un côté, ce qu’il connaissait. De l’autre, ce qu’il voulait tenter.
— Tu es arrêté, dit doucement Élise.
Tomas soupira.
— J’ai deux raisons… et elles s’opposent.
Élise s’approcha.
— Dis-les.
— Si je reste prudent, la montre sera fiable.
— Si j’innove, elle pourrait être meilleure.
Il leva les yeux.
— Mais je ne peux pas faire les deux.
Élise ne répondit pas tout de suite. Puis elle dit :
— Tu crois qu’il faut choisir entre elles.
Tomas fronça les sourcils.
— Il ne faut pas ?
Elle prit une pièce du mécanisme.
— Et si ton problème n’était pas un choix… mais une étape ?
Il resta silencieux.
— Tu opposes sécurité et amélioration, continua-t-elle. Mais peut-être que ce que tu cherches… c’est une manière de les transformer ensemble.
Tomas regarda la montre autrement. Plus comme un dilemme figé, mais comme quelque chose à faire évoluer.
Il reprit son travail. Plus lentement encore. Il testa, ajusta, recula, recommença.
Il ne garda ni l’idée initiale, ni l’audace telle qu’elle lui était venue.
Mais quelque chose d’autre apparut. Un mécanisme légèrement nouveau, qui respectait la solidité… tout en l’améliorant.
Quand il eut fini, il resta longtemps à regarder la montre.
— Ce n’est pas ce que j’avais prévu, dit-il.
— Non, répondit Élise. C’est ce que tu as trouvé.
Tomas sourit faiblement.
— Alors… le conflit n’était pas un obstacle.
Élise secoua doucement la tête.
— Non. C’était le travail lui-même.
Dans l’atelier, rien n’avait changé. Et pourtant, quelque chose s’était déplacé. Pas dans la montre. Dans la manière de penser.
III (on se transforme en intégrant ce qu’on a été)
Un soir, alors que l’atelier était presque plongé dans l’ombre, Tomas resta seul. Toutes les montres étaient réparées. Tout était à sa place. Et pourtant, quelque chose le troublait. Il regarda ses mains. Ce n’étaient plus celles de l’apprenti arrivé autrefois. Elles étaient plus sûres. Plus lentes aussi. Il se souvenait de ses débuts.
À l’époque, il voulait bien faire.
Puis il avait voulu faire juste.
Puis il avait voulu comprendre.
Il avait l’impression d’avoir été plusieurs personnes. Et aucune ne correspondait tout à fait à celle qu’il était devenu.
Élise entra sans bruit.
— Tu cherches quelque chose ? demanda-t-elle.
Tomas hésita.
— Je me demande… si je suis encore le même.
Elle s’approcha.
— Qu’est-ce qui te fait dire cela ?
— Je ne pense plus comme avant. Je ne décide plus de la même manière. Même ce que je trouve “évident” a changé.
Il marqua une pause.
— Alors… est-ce que j’ai perdu quelque chose ? Ou est-ce que je suis devenu quelqu’un d’autre ?
Élise observa une vieille montre posée sur l’étagère.
— Regarde celle-ci, dit-elle.
Tomas la prit.
— Elle a été réparée plusieurs fois, continua Élise. Certaines pièces ne sont plus d’origine.
— Alors ce n’est plus la même montre ?
Élise sourit légèrement.
— Et pourtant… c’est toujours elle.
Tomas resta silencieux.
— Ce que tu étais n’a pas disparu, dit-elle doucement. C’est ce qui t’a permis de devenir ce que tu es.
Il réfléchit.
— Donc… je ne suis ni tout à fait le même… ni tout à fait un autre.
— Exactement.
Un long silence suivit.
Puis Tomas dit :
— Alors se comprendre… ce n’est pas se retrouver tel qu’on était.
— Non.
— C’est accepter qu’on devient… en changeant.
Élise hocha la tête. Dans l’atelier assombri, les montres continuaient de battre. Pas comme avant. Mais pas non plus autrement. Simplement… en poursuivant leur mouvement. Et peut-être que soi-même, au fond, n’est rien d’autre que cela : quelque chose qui ne cesse de devenir, sans jamais cesser d’être.