Quand le voyageur franchit les portes de la ville, il crut d'abord à un deuil royal. Les hommes portaient du noir, les femmes aussi, et les enfants, et les vieillards sur le seuil des maisons. Même les volets étaient noirs. Seuls les chiens avaient gardé leur robe.
— Qui avez-vous perdu ? demanda-t-il à un vieux qui tressait des joncs.
— Tous la même chose, répondit l'homme sans lever les yeux. Assieds-toi, étranger. Je commence par moi.
Il raconta qu'à vingt ans, un matin de printemps, il avait trouvé un jardin que personne ne connaissait. Au fond, assise au bord d'un bassin, une femme se coiffait. Il n'avait jamais rien vu de plus complet. Il comprit qu'elle l'attendait, et il comprit aussi la condition, comme on comprend un rêve : il ne devait ni courir, ni parler trop vite, ni tendre la main. Il fallait s'asseoir dans l'herbe, se contenter de la regarder, et laisser le jour mûrir.
— J'ai tenu jusqu'à midi. Puis une corbeille de fruits est passée dans l'herbe, et j'ai voulu manger. J'ai ensuite cueilli une rose, parce que ma main s'ennuyait. Quand le soleil a baissé, j'ai trouvé que j'avais assez attendu. Je me suis levé et j'ai posé la main sur son épaule.
Le vieux se tut. Ses doigts avaient continué de tresser.
— Il n'y avait plus d'épaule. Le bassin, le jardin, le parfum, tout s'est fermé comme une paupière. Je me suis retrouvé dans un champ de chaume, avec une rose fanée dans la main.
Le voyageur crut à une folie particulière. Mais de porte en porte, on lui répéta la même histoire, avec d'autres jardins, d'autres fruits, d'autres impatiences. Chacun avait été à un pas de la perfection et s'en était privé par un geste de trop. Les gens de la ville s'étaient reconnus peu à peu, d'abord dans leur peine, puis dans leurs vêtements, et ils s'étaient installés ensemble.
— Le noir n'est pas une punition, dit une femme au voyageur. C'est une mémoire. Elle nous apprend à tenir ce que nous avons.
Il repartit le lendemain. Sur la route, il vit des cerises mûres au bord d'un talus. Il ne les cueillit pas, et il s'en étonna lui-même. Il s'assit, les regarda longtemps, et trouva que c'était déjà quelque chose.