Fiction

Journal de Julie d'Aubigny, dite Maupin

Publiée le 21 janvier 2026
Journal de Julie d'Aubigny, dite Maupin
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On ne sait ni où ni quand est morte Julie d'Aubigny. Votre éditrice aurait retrouvé quelques extraits de son journal (1704-1705).

15 janvier 1704

monsieur de Maupin est mort. On me l'annonce ce matin par lettre de son notaire. Vingt ans que je porte son nom, quinze que je ne l'ai vu. Il me laisse un domaine en Auvergne et trois mille livres de rente. J'ai ri. Cet homme discret m'offre enfin ce que tous mes amants flamboyants n'ont jamais pu me donner : les moyens de ma liberté.
Je devrais pleurer, porter le deuil, paraître affligée. Je porterai du noir. Pour le reste, on pensera ce qu'on voudra.

3 mars 1704

dernière représentation de Médée hier soir. Le public m'a applaudie comme toujours, avec cette ferveur un peu stupide des gens qui croient posséder ce qu'ils admirent. J'ai chanté la colère, la vengeance, la fureur. Ils ont trouvé cela beau. Aucun n'a compris que je les méprisais tous, jusqu'au dernier.
Dans ma loge, après, trois marquis médiocres venus me féliciter. L'un d'eux a osé me proposer un souper intime. J'ai vingt ans de plus que lui et deux fois plus d'esprit. Il n'en vaut pas la peine. Plus aucun ne vaut la peine.
J'ai dit que j'étais fatiguée. C'est vrai, d'ailleurs.

28 avril 1704

rencontré aujourd'hui la comtesse de L., ancienne maîtresse de mes vingt ans. Elle est devenue bigote, comme toutes celles qui ont peur de vieillir. Elle m'a parlé de repentir, de salut de l'âme, de retraite spirituelle. Elle ne se souvenait même pas qu'elle m'avait supplié de l'embrasser, jadis, dans le jardin de son hôtel.
J'ai failli le lui rappeler. Puis je me suis tue. À quoi bon? Elle s'est réinventée en dévote respectable. Moi aussi je vais me réinventer. La différence, c'est que je saurai toujours qui je suis.

12 juin 1704

ecrit au notaire Bonvicini, à Bologne. Ville musicale, ville raffinée. Assez loin de Paris pour que personne ne me retrouve, assez proche de Venise pour ne pas m'ennuyer. Il cherchera une maison convenable pour une veuve française de bonne famille. Petite, mais avec un jardin. Je n'ai jamais eu de jardin.
J'emporterai mes livres, mes partitions, deux robes décentes. Je laisserai tout le reste. On peut vivre léger quand on n'a plus rien à prouver.

7 août 1704

un blanc-bec de dix-huit ans m'a provoquée ce matin aux Tuileries. J'avais, paraît-il, manqué de respect à sa sœur en ne m'écartant pas assez vite de son passage. Il voulait un duel. Il tremblait en tenant son épée.
Autrefois, je l'aurais désarmé en riant. Aujourd'hui, je lui ai dit non. Simplement non. Il est resté là, bouche ouverte, incapable de comprendre qu'on puisse refuser un duel.
Je ne me bats plus avec des enfants. Je ne me bats plus du tout. C'est fini.

23 septembre 1704
ji vendu mes épées ce matin. Toutes, sauf une. Le marchand ne comprenait pas pourquoi des armes de cette qualité appartenaient à une femme. Je ne lui ai rien expliqué.
La dernière, celle que mon père m'a offerte à douze ans, je l'emporte. Pas pour m'en servir. Pour me souvenir que je l'ai fait.

18 novembre 1704

dîné chez Madame de M., qui reçoit encore malgré la mode dévote. Conversation insipide sur les vertus de la modération et les dangers de l'excès. Tout le monde opinait gravement. J'ai failli dire que j'avais mis le feu à un couvent pour enlever une novice. Je me suis contentée de sourire.
En Italie, je sourirai beaucoup. On me trouvera charmante, un peu mystérieuse. Personne ne saura que derrière ce sourire poli, je calcule combien de secondes il me faudrait pour désarmer chaque homme présent. Vieille habitude.

14 février 1705

bonvicini a trouvé. Petite maison près de Porta San Felice, à Bologne. Jardin avec un figuier et des roses. Vue sur les collines. Loyer modeste. Je pourrai y vivre tranquillement, recevoir quelques amis choisis, peut-être donner des leçons de chant à des jeunes filles de bonne famille.
Moi, donnant des leçons de chant à des jeunes filles de bonne famille. L'ironie me plaît.
Je partirai en mars. Assez tôt pour que le voyage soit possible, assez tard pour que personne ne s'inquiète de mon absence. On croira que je me suis retirée en Auvergne. Quand on s'apercevra que je n'y suis pas, j'aurai disparu depuis longtemps.

3 mars 1705

derniers préparatifs. J'ai fait mes adieux à l'Opéra sans que personne ne sache qu'ils étaient définitifs. On m'a demandé quand je reviendrais. J'ai souri vaguement.
Tri de mes affaires. Mes habits d'homme vont au feu. Je n'en aurai plus besoin. En Italie, je serai une femme respectable. Veuve, cultivée, un peu mélancolique peut-être. On me plaindra discrètement. On m'invitera aux concerts. Des abbés élégants me réciteront des vers. Je les écouterai avec attention, sans leur dire que j'en ai écrit de meilleurs.
Ce sera reposant.

28 mars 1705, route de Lyon

dernière entrée avant l'Italie. La voiture roule lentement, j'ai tout mon temps.
Je laisse derrière moi quatorze hommes blessés en duel, un couvent incendié, une carrière lyrique honorable, quelques coeurs brisés et beaucoup de scandales. Je laisse aussi une légende que je n'ai pas cherchée mais qui m'amuse assez.
Dans quelques semaines, je serai Madame de Maupin, veuve française installée à Bologne. Je cultiverai mon jardin, lirai Ovide sous le figuier, recevrai poliment. Personne ne saura.
C'est mon dernier déguisement. Le plus réussi, sans doute, puisque personne ne le percera jamais.
Je referme ce journal. Julie d'Aubigny reste à Paris, avec ses duels et ses feux. Celle qui arrive en Italie est une autre femme.
Plus calme. Plus sage.
Enfin, presque.

[Note de l'éditrice : Le journal s'arrête ici. On perd toute trace de Julie d'Aubigny après son départ de France en 1705. Certains documents suggèrent qu'une Madame de Maupin vécut effectivement à Bologne jusqu'en 1707, date à laquelle elle serait morte paisiblement. Mais peut-être est-ce une autre. Peut-être Julie a-t-elle encore changé de nom, de ville, de vie. Peut-être vit-elle toujours, quelque part, sous un nouveau déguisement. C'était son talent, après tout : disparaître quand il le fallait.]

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