
On naît rarement comte. Giuseppe Balsamo le savait mieux que quiconque, lui qui vit le jour en 1743 dans une ruelle mal famée de Palerme, entre les cris des marchands et l'odeur âcre des tanneries. Sa mère, pieuse femme accablée par la misère, le confia aux bons soins d'un oncle apothicaire, espérant que l'enfant y apprendrait un métier honnête. Le jeune Giuseppe apprit effectivement beaucoup — peut-être même trop pour son propre bien.
Chez cet oncle, parmi les fioles et les alambics, il découvrit moins la science que ses possibilités théâtrales. Les poudres qui changent de couleur, les liquides qui fument mystérieusement, les réactions chimiques qui fascinent les ignorants : tout cela constituait un spectacle bien plus lucratif qu'une boutique d'apothicaire. À quinze ans, chassé du séminaire pour avoir falsifié un billet de sortie avec un talent prometteur, Giuseppe comprit que le monde appartenait non aux savants, mais aux illusionnistes convaincants.
Il parcourut d'abord l'Italie en vendant de fausses reliques et des parchemins censés révéler l'emplacement de trésors enfouis. L'entreprise était risquée mais formatrice. À Messine, il vendit à un orfèvre crédule une carte menant à un coffre rempli d'or, gardé — naturellement — par des esprits qu'il fallait d'abord apaiser par certaines cérémonies coûteuses. L'orfèvre mordit à l'hameçon. Giuseppe s'enfuit avec l'argent des cérémonies, laissant l'homme creuser en vain un champ sicilien sous la pleine lune.
Mais un escroc provincial n'est rien. Giuseppe rêvait d'une scène plus vaste, d'un public plus raffiné. À Rome, en 1768, il épousa Lorenza Feliciani, jeune beauté romaine dont le charme complétait admirablement ses propres talents. Ensemble, ils formèrent une association remarquable : elle attirait les regards et inspirait la confiance, tandis que lui orchestrait les illusions. Peu après leur mariage, Giuseppe Balsamo disparut pour laisser place à une création autrement plus impressionnante : le comte Alessandro di Cagliostro.
Le titre était purement décoratif, bien entendu, mais prononcé avec assez d'assurance pour que personne n'osât le contester. Cagliostro prétendait avoir voyagé en Égypte, en Arabie, en Perse, avoir étudié auprès des sages de Médine et des mystiques du Caire. Il affirmait posséder le secret de la pierre philosophale, celui de l'élixir de longue vie, et accessoirement la recette d'un onguent permettant de conserver éternellement la beauté. Pour un homme qui n'avait guère quitté la Méditerranée, c'était une biographie ambitieuse.
Le couple voyagea à travers l'Europe, de cour en cour, de salon en salon. Cagliostro se présentait comme alchimiste, guérisseur, franc-maçon initié aux mystères égyptiens. Il fondait des loges maçonniques de « rite égyptien », mélangeant avec une désinvolture admirable les symboles pharaoniques et les rituels ésotériques qu'il inventait au fur et à mesure. Les aristocrates, lassés de leurs existences dorées, se pressaient pour être admis dans ces cercles mystérieux où l'on promettait régénération spirituelle et secrets millénaires.
À Londres, il soigna — avec un succès variable — diverses personnalités. À Strasbourg, il impressionna le cardinal de Rohan, prince-évêque fasciné par l'occultisme et remarquablement dépourvu de discernement. Cagliostro lui prédit l'avenir, invoqua des esprits dans des nuages d'encens, et surtout, gagna sa confiance absolue. Cette amitié avec un prince de l'Église devait lui ouvrir les portes de Versailles.

Paris, dans les années 1780, était le théâtre idéal pour un homme de son acabit. La cour vivait ses dernières années d'insouciance, oscillant entre la frivolité et une angoisse sourde. On s'ennuyait ferme à Versailles, et l'ennui est le meilleur allié du charlatan. Cagliostro y organisa des séances spectaculaires, prétendant transmuter les métaux, rajeunir les vieillards, communiquer avec les morts. Il affirmait avoir trois mille ans et se souvenait, avec une précision touchante, de conversations qu'il aurait eues avec la reine de Saba.
Marie-Antoinette elle-même le reçut, quoique avec une certaine réserve. La reine, malgré sa réputation de légèreté, possédait plus de bon sens que ses courtisans. Elle trouvait Cagliostro amusant mais peu convaincant — ce qui prouve qu'elle n'était peut-être pas aussi sotte que l'Histoire l'a parfois prétendu.
Ce fut précisément cette amitié avec le cardinal de Rohan qui précipita la chute de Cagliostro. En 1785 éclata l'affaire du Collier de la Reine, l'un des scandales les plus retentissants du siècle. Une aventurière nommée Jeanne de La Motte avait réussi à convaincre le cardinal que Marie-Antoinette désirait acquérir secrètement un collier de diamants d'une valeur fabuleuse. Le cardinal, espérant regagner les faveurs de la reine qui le méprisait, s'était porté garant de l'achat. Le collier avait été livré à une fausse Marie-Antoinette, puis dépecé et vendu.
Cagliostro n'avait probablement joué qu'un rôle mineur dans cette escroquerie, mais son amitié avec le cardinal suffit à le compromettre. Il fut jeté à la Bastille avec les autres protagonistes. Le procès qui s'ensuivit passionna tout Paris. Cagliostro, toujours excellent comédien, se défendit avec verve, clamant son innocence et dénonçant le complot dont il prétendait être victime. Il fut finalement acquitté, mais le scandale avait terni sa réputation. Paris, qui l'avait adulé, le rejeta avec la cruauté versatile des foules.
Chassé de France, Cagliostro erra de nouveau à travers l'Europe, mais la magie n'opérait plus. Les portes qui s'ouvraient jadis avec empressement restaient closes. L'homme qui avait séduit des cardinaux et fasciné des princes se retrouvait importun, encombrant, suspect. En 1789, dans un excès d'optimisme ou de désespoir, il commit l'erreur fatale de se rendre à Rome pour y fonder une loge maçonnique.
À Rome, siège de la papauté, capitale de l'orthodoxie catholique, le franc-maçon était hérétique par définition, et l'alchimiste sorcier par vocation. Cagliostro fut arrêté, jugé par l'Inquisition, condamné à mort — peine commuée en emprisonnement perpétuel par clémence papale. Il finit ses jours dans la forteresse de San Leo, perchée sur un rocher des Apennins. Le comte qui prétendait avoir trois mille ans mourut en 1795, à cinquante-deux ans, dans un cachot humide, loin des salons dorés et des foules admiratives.
Que retenir de Cagliostro? Certainement pas un alchimiste — il ne transmuta jamais que la crédulité en or. Ni un sage égyptien — il ne quitta probablement jamais la chrétienté. Mais peut-être, à sa manière, un artiste du mensonge, un virtuose de l'illusion qui comprit mieux que ses contemporains les failles de son époque. Dans un siècle qui se gargarisait de raison et de Lumières, il démontra que l'obscurantisme élégant séduisait davantage que la vérité prosaïque.
Il reste de lui des portraits où il pose en robes orientales, le regard perçant, entouré d'instruments alchimiques. Des charlatans, l'Europe en a produit par milliers. Mais combien ont su transformer une enfance misérable en légende dorée, un nom sicilien en titre de comte, et l'absence totale de pouvoir en prestige universel? Giuseppe Balsamo inventa Cagliostro de toutes pièces, et cette création fut peut-être son véritable chef-d'œuvre.
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Lorenza Feliciani, devenue comtesse Cagliostro par son mariage avec l'imposteur, connut un destin aussi tragique que celui de son mari, quoique différemment.
Lors de l'arrestation à Rome en 1789, elle fut emprisonnée elle aussi. Pendant le procès devant l'Inquisition, elle témoigna contre son époux — soit par contrainte, soit par rancœur accumulée après vingt ans passés à servir d'appât dans ses escroqueries. On imagine qu'une vie entière à jouer les beautés mystérieuses pour attirer les pigeons dans les filets de Giuseppe avait pu lasser même la plus complaisante des épouses.
Ses déclarations furent accablantes. Elle révéla la véritable identité de Cagliostro, confirma qu'il n'était qu'un charlatan sicilien sans titres ni pouvoirs, dévoila les mécanismes de leurs fraudes. Ce témoignage contribua largement à la condamnation de son mari.
L'Inquisition, ayant obtenu ce qu'elle désirait, se montra relativement clémente envers Lorenza. Elle ne fut pas condamnée à mort, mais enfermée dans un couvent romain, le couvent de Santa Apollonia, pour y expier ses péchés et y mener une vie de pénitence perpétuelle. Un châtiment qui, pour une femme habituée aux salons dorés de l'Europe et aux regards admiratifs, devait ressembler à une mort lente.
On perd ensuite sa trace. Certaines sources affirment qu'elle mourut au couvent quelques années plus tard, vers 1794 ou 1795, à peu près au moment où Cagliostro expirait dans sa forteresse. D'autres prétendent qu'elle y vécut plus longtemps, oubliée de tous, ancienne comtesse devenue simple religieuse cloîtrée.
Ce qui est certain, c'est que la femme qui avait ébloui l'Europe à côté de son charlatan de mari finit ses jours dans l'obscurité et le silence, enfermée entre quatre murs, aussi prisonnière que lui mais dans une cage différente. Le couple qui s'était construit une vie d'illusions dorées termina ainsi séparément, chacun derrière des barreaux, elle vivante mais morte au monde, lui mort mais immortalisé par la légende.
Une fin assez ironique pour deux personnes qui avaient passé leur existence à vendre du rêve : ils finirent tous deux dans la réalité la plus brutale qui soit — la pierre froide des prisons pontificales.