Prague, hiver 1605
Il y a une poussière particulière qui ne tombe que dans cette pièce. Elle n'est pas grise comme celle des chemins, ni noire comme celle des cheminées. Elle est dorée, faite de particules de bois verni, de pigments écrasés et de temps réduit en poudre. Elle danse dans le rai de lumière qui traverse le vitrail occidental, juste au moment où le jour commence à se rendre à la nuit.
C'est là qu'elle repose. La Corne.
Elle est posée sur un velours rouge, usé par les années, plus sombre que le sang. Elle mesure près de trois coudées de long, spirale parfaite, ivoire jaunissant vers la base, blanc laiteux vers la pointe. On dit qu'elle guérit les poisons. On dit qu'elle purifie l'eau. On dit qu'elle appartient à une bête qui n'existe pas.
Je suis le Gardien des Clefs. Je suis celui qui dépoussière, qui ajuste les coussins, qui vérifie l'humidité de l'air. Je suis celui qui sait.
Je sais que cette corne vient d'un pêcheur groenlandais. Je sais qu'elle est la dent d'un narval, arrachée à une créature des glaces qui n'a jamais foulé la terre ferme. Je sais qu'elle ne vaut pas le tiers de ce que l'Empereur a payé pour elle.
Mais je sais aussi que la vérité est une chose fragile, qui se brise plus vite que le verre de Venise.
La porte s'ouvrit sans bruit. Je ne me retournai pas. Je connaissais sa démarche: un glissement lourd, comme si ses bottes portaient le poids de toutes les provinces de l'Empire. Rodolphe entra. Il ne portait pas la couronne. Ses cheveux étaient longs, grisonnants, tombant sur un col de dentelle qui semblait trop serré pour sa gorge.
Il ne me salua pas. Il ne salua jamais les objets, ni ceux qui les servent. Il s'approcha de la table. La lumière du soir frappa son profil aquilin, creusa les ombres sous ses yeux. Il avait le regard de ceux qui ont trop lu, trop vu, et qui ne cherchent plus qu'à se souvenir.
Il tendit la main. Ses doigts tremblaient légèrement, un tremblement qu'il cachait aux ambassadeurs, mais pas aux objets. Il effleura la spirale de la corne.
— Elle est froide, dit-il.
Sa voix était rauque, peu utilisée.
— Le marbre aussi est froid, Sire, répondis-je. Cela n'empêche pas les statues de pleurer.
Il ne sourit pas. Il fit tourner la corne sur elle-même. La lumière joua sur les rainures ivoirines.
— Matthias est arrivé ce matin, dit-il. Il parle de Vienne. Il parle de troupes. Il parle de raison d'État.
Il s'interrompit. Sa main s'arrêta sur la pointe de la corne, dangereusement proche de se blesser.
— Crois-tu, Gardien, qu'elle purifierait le vin empoisonné de la politique ?
Je choisis mes mots avec le soin d'un joaillier qui sertit une pierre lâche.
— Elle purifie ce que vous croyez qu'elle purifie, Sire.
Rodolphe retira sa main. Il se tourna vers la fenêtre. Dehors, Prague s'allumait. Les cloches sonnaient les vêpres. Le monde continuait, indifférent à la mélancolie de son Empereur.
— Quand j'étais enfant, en Espagne, on m'apprenait que le monde était un livre écrit par Dieu. Chaque chose avait un sens. Le lion était la force, l'agneau la douceur, la licorne la pureté.
Il se tourna vers moi. Dans la pénombre, son visage était un masque de cire.
— Aujourd'hui, Kepler me montre des orbites qui ne sont pas des cercles parfaits. Il me dit que la Terre tourne autour du Soleil, et non l'inverse. Il me dit que le ciel est un mécanisme, pas un mystère.
Il revint vers la table. Il posa les deux mains à plat, de part et d'autre de la corne, comme pour la protéger, ou pour se protéger d'elle.
— Si je vous disais que je sais... Si je vous disais que je sais que c'est une dent de poisson... Que penseriez-vous de moi ?
Je m'inclinai légèrement. Le respect dû au pouvoir, mais aussi la pitié due à l'homme.
— Je penserais que vous êtes le seul homme libre dans cette pièce, Sire.
Il me regarda, surpris. Une lueur passa dans ses yeux, vite éteinte.
— Libre ?
— Les autres croient à la légende parce qu'ils ont besoin de magie pour supporter leur vie. Vous, vous gardez la légende parce que vous avez besoin de beauté pour supporter la vérité.
Rodolphe resta silencieux longtemps. Le soleil avait disparu. La pièce n'était plus éclairée que par la lueur mourante du vitrail et la bougie que je venais d'allumer sur le bureau. L'ombre de la corne s'allongea sur le mur, démesurée, devenant vraiment une licorne dans la pénombre.
— Laissez-moi, dit-il enfin.
Je m'inclinai. Je reculai vers la porte.
— Sire... La bougie ?
— Laissez-la. Je veux la voir se consumer.
Je sortis. Je refermai la porte. De l'autre côté, je savais qu'il restait debout, immobile, regardant la flamme lutter contre l'obscurité, une main posée sur une fausse corne, dans un empire qui n'était plus qu'un souvenir.
Je suis le Gardien des Clefs. Je garde les secrets des objets. Mais le plus grand secret n'est pas dans la corne.
Le secret, c'est que Rodolphe II ne croyait pas à la licorne. Il croyait seulement qu'il avait besoin d'elle.
Et dans le silence du château, tandis que la bougie pleurait sa cire chaude, l'Empereur et la bête imaginaire se tenaient compagnie, deux exilés attendant la fin du monde.