Strasbourg, juillet 1518
Le premier jour, on crut à une crise de nerfs.
Frau Troffea était sortie de chez elle au petit matin, dans la ruelle étroite qui longeait le quartier des tanneurs, et elle avait commencé à danser. Personne ne jouait de musique. Il n'y avait pas de fête, pas d'occasion, pas même un ivrogne pour l'applaudir. Elle dansait seule, en silence, avec une expression que ses voisins mirent du temps à nommer correctement : ce n'était pas la joie. Ce n'était pas non plus la douleur. C'était quelque chose d'intermédiaire et d'incompréhensible, comme si son corps avait pris une décision sans consulter son âme.
Son mari l'appela. Elle ne s'arrêta pas.
La journée passa. Le soir tomba sur la ville. Frau Troffea dansait encore, les pieds en sang dans ses sabots, les bras traçant dans l'air chaud des figures que personne ne reconnaissait. Les enfants s'étaient rassemblés pour regarder, puis s'étaient lassés. Les adultes avaient haussé les épaules et étaient rentrés dîner. Son mari s'était assis sur le pas de sa porte et l'avait regardée avec ce regard des hommes qui ne comprennent pas mais qui ont cessé de se demander pourquoi.
Le lendemain matin, elle dansait encore.
Une semaine plus tard, elles étaient une trentaine de femmes à danser.
La chose s'était répandue sans logique apparente — non pas comme une rumeur ou une mode, mais comme quelque chose qui dormait dans les corps et qui s'était réveillé au contact d'un déclencheur invisible. Une femme avait vu Frau Troffea depuis sa fenêtre et, trois jours plus tard, elle aussi dansait dans sa rue. Un homme l'avait rejointe. Puis une vieille femme, puis un adolescent, puis une autre femme qui tenait encore à la main le pain qu'elle portait au four.
Les autorités de Strasbourg — le Conseil municipal, les échevins, les hommes pragmatiques qui administraient l'une des villes les plus prospères du Saint-Empire — se réunirent en urgence. Ils étaient des hommes du XVIe siècle, ce qui signifie qu'ils possédaient simultanément une grande intelligence pratique et des cadres conceptuels qui nous paraîtraient aujourd'hui fabuleux. Après délibération, ils conclurent que la danse était une maladie du sang. Un trop-plein d'humeurs chaudes. Et que le remède logique était de laisser le mal s'épuiser de lui-même. Mieux encore : on aiderait le processus en engageant des musiciens professionnels pour accompagner les danseurs. La musique, raisonnèrent-ils, permettrait aux corps de trouver leur rythme et de s'apaiser naturellement.
On dressa donc des estrades. On engagea des joueurs de fifre et de tambour. On désigna même des gardes pour s'assurer que personne ne s'éloignait trop, afin que les danseurs restent ensemble, surveillés, accompagnés.
Ce fut peut-être la décision la plus catastrophiquement raisonnable de l'histoire municipale de Strasbourg.
À son apogée, en août, ils étaient plus de quatre cents danseurs.
La place où l'on avait regroupé les danseurs ressemblait à une vision de l'enfer de Bosch — mais un enfer silencieux, méthodique, presque bureaucratique. Les musiciens jouaient sans relâche, par roulement, remplacés quand ils s'effondraient d'épuisement. Les danseurs ne s'arrêtaient pas pour manger, à peine pour boire. Certains s'évanouissaient et reprenaient leur mouvement en revenant à eux, comme si quelque chose en eux refusait la trêve que leur chair réclamait.
Les premiers morts apparurent rapidement. Arrêts cardiaques, pour la plupart. Des cœurs épuisés qui avaient simplement cessé de battre après des jours de contraction ininterrompue. On les emportait discrètement. Les autres continuaient.
Les chroniqueurs de l'époque, que nous pouvons lire encore aujourd'hui dans les archives de la ville, notèrent avec soin les noms, les dates, les détails. Sebastian Brant, humaniste strasbourgeois, écrivit que la ville était frappée d'une punition divine. Le médecin Hieronymus Gebwiler chercha des explications astrales. Le Conseil, rattrapé par la réalité de ses estrades et de ses musiciens qui jouaient pour des mourants, finit par changer d'avis : on interdit la musique, on dispersa les estrades, on transporta les danseurs dans des sanctuaires dédiés à saint Guy — saint Vitus — dont l'intercession était traditionnellement invoquée pour les maladies convulsives.
Vers la fin du mois d'août, cela s'arrêta. Aussi mystérieusement que cela avait commencé.
Ce qui s'est passé exactement à Strasbourg durant cet été de 1518 reste, cinq siècles plus tard, une question ouverte.
L'hypothèse la plus solide aujourd'hui est celle de l'hystérie collective — ou, pour utiliser le terme médical contemporain, un trouble dissociatif de masse. Strasbourg traversait alors une période de famine, d'épidémies récurrentes de syphilis et de peste, de tensions religieuses préfigurant la Réforme qui allait éclater deux ans plus tard. Les habitants de la ville vivaient dans un état de stress chronique et d'angoisse que rien dans leur cadre conceptuel ne leur permettait de nommer ou de traiter. Le corps, dans certaines circonstances extrêmes, trouve ses propres sorties. La danse — incontrôlée, frénétique, contagieuse — aurait été l'expression somatique d'une souffrance collective qui ne pouvait pas s'exprimer autrement.
D'autres ont proposé l'ergotisme : un champignon parasite du seigle, le Claviceps purpura, dont les alcaloïdes peuvent provoquer des convulsions et des hallucinations. L'été avait été mauvais pour les récoltes, le pain de seigle était la base de l'alimentation populaire. C'est possible. Mais l'ergotisme ne se transmet pas par observation, et la progression géographique de la danse suivait davantage les liens sociaux que les sources d'alimentation.
D'autres encore, minoritaires, ont évoqué des toxines alimentaires, des facteurs environnementaux que nous ne savons pas encore identifier.
La vérité est que nous ne savons pas.
Ce que nous savons, c'est que Frau Troffea a dansé dans sa ruelle pendant six jours avant que quiconque comprenne que quelque chose d'extraordinaire était en train de se produire. Que les autorités de Strasbourg, avec la meilleure volonté du monde, ont aggravé la situation en lui donnant un cadre officiel et des musiciens. Que des gens sont morts de danse dans une ville d'Europe, un été du XVIe siècle, et que leurs noms sont consignés dans des archives que l'on peut encore consulter.
Et que le corps humain, collectivement, reste capable de choses que la raison peine à ordonner.