Prague, 1608.
La salle était tendue de velours noir, mais sur la table de chêne, il n'y avait qu'un objet : une coupe en cristal de roche, taillée dans un seul bloc, si pure qu'elle semblait contenir la lumière plutôt que le vin.
Rodolphe II tenait la coupe entre ses mains. Il la faisait tourner lentement, observant comment le feu des bougies se brisait en mille éclats dans la pierre transparente. C'était l'un des trésors de son cabinet, une merveille que les ambassadeurs venaient voir de toute l'Europe.
En face de lui, son frère Matthias attendait. Il ne regardait pas la coupe. Il regardait l'Empereur.
Il n'y avait pas de gardes. Pas de cris. Pas de menaces. Juste deux hommes d'âge mûr, assis autour d'une table, dans le silence feutré d'un palais qui appartenait encore à l'un, mais qui appartenait déjà à l'autre.
— Le vin est excellent, dit Matthias. C'est un tokaji ?
— Un vin de Bohême, répondit Rodolphe sans lever les yeux. Vous ne resterez pas pour en boire d'autre.
Matthias sourit. Un sourire poli, administratif.
— Nous devons parler de l'Autriche, Rodolphe. Et de la Hongrie. Les états ont exprimé leurs inquiétudes.
— Mes états.
— Nos états, corrigea doucement Matthias. Mais il est temps que je prenne le relais. Pour le bien de la famille. Pour le bien de l'Empire.
Rodolphe posa la coupe sur la table. Le cristal tinta contre le bois, un son pur qui résonna dans la salle vide.
— Vous venez me voler mes terres, Matthias. Et vous parlez comme si vous me rendiez service.
— Je ne vole rien. Je prends ce que vous ne pouvez plus gouverner. Regardez-vous. Quand avez-vous reçu un ambassadeur pour la dernière fois ? Quand avez-vous signé un décret qui ne soit pas inspiré par vos astrologues ?
La voix de Matthias restait calme. C'était cela, le plus terrible. Il n'y avait pas de colère. Pas de haine fraternelle. Juste un constat, énoncé avec la précision d'un notaire dressant un inventaire après un décès.
— Je suis toujours Empereur, dit Rodolphe.
— Vous l'êtes. Mais l'Autriche et la Hongrie ont besoin d'un gouverneur présent. Je serai ce gouverneur. Vous garderez le titre. Vous garderez Prague. Vous garderez... Matthias fit un geste circulaire, englobant le cabinet de curiosités... vos merveilles.
Rodolphe comprit alors la nature de cette violence. On ne lui arrachait pas le pouvoir dans un bain de sang. On le lui retirait comme on retire un jouet à un enfant capricieux : avec patience, avec condescendance, avec une politesse meurtrière.
Il reprit la coupe en cristal. À travers la pierre transparente, il vit sa main déformée, tremblante. Il vit le monde à l'envers.
— Et la Bohême ? demanda-t-il.
— Pour l'instant, la Bohême reste à vous. Mais nous en reparlerons.
Nous en reparlerons. Trois mots. Une condamnation à mort politique prononcée sans lever le ton.
Matthias se leva. Il ajusta son pourpoint, lissa sa moustache. Il était déjà le souverain dans sa posture, tandis que Rodolphe restait affaissé dans son fauteuil, un vieil homme tenant un verre vide.
— Je vais faire préparer les documents pour la cession de l'Autriche et de la Hongrie. Des formalités, vous comprenez. Il faut que tout soit en ordre.
— Des formalités, répéta Rodolphe.
Matthias s'inclina légèrement, un geste respectueux qui était la dernière insulte. Puis il tourna les talons et quitta la pièce. Ses pas s'éloignèrent dans le couloir, réguliers, assurés. Le bruit d'un homme qui sait où il va.
Rodolphe resta seul. Il leva la coupe vers la lumière. Le cristal était parfait, sans défaut, sans faille. Il pouvait contenir du vin, ou du poison, ou du vide. C'était la même chose.
Il comprit alors que Matthias avait raison sur un point : ce n'était qu'une formalité. Le pouvoir n'était pas dans cette coupe. Il n'était pas dans les titres. Il était dans la capacité à se lever et à marcher vers la porte avec assurance. Et cela, Rodolphe ne le pouvait plus.
Il reposa la coupe. Le cristal ne se brisa pas. Il resta intact, transparent, témoin silencieux d'une abdication qui ne disait pas son nom. La violence la plus absolue n'avait pas besoin de sang. Il lui suffisait d'un verre, d'une signature, et d'un frère qui vous retire le monde avec la courtoisie d'un homme qui vous rend un livre emprunté.
(Rodolphe II était effectivement un passionné de cristal de roche. Son cabinet des curiosités contenait certaines des plus belles pièces jamais taillées. Ces objets étaient considérés comme plus précieux que l'or. Plusieurs de ces pièces sont aujourd'hui conservées au Musée d'Histoire de l'Art de Vienne.)