Fiction historique

La Couronne et le scarabée

Publiée le 31 mars 2026
La Couronne et le scarabée
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Rodolphe II a passé sa vie à s'entourer d'objets merveilleux pour combler un vide que nul trésor ne pouvait remplir. Et ce qu'il a aimé — la poésie d'un portrait, la transparence d'une coupe, la perfection d'un scarabée — traverse les siècles pour nous toucher.

Prague, janvier 1612.

Les fenêtres du château étaient givrées. Le froid semblait avoir pénétré les pierres, mais aussi les os de l'Empereur. Rodolphe II était mourant. Il ne quittait plus ses appartements privés, loin des courtisans, loin de son frère Matthias qui attendait déjà dans les antichambres.


Ce soir-là, il demanda qu'on lui apporte deux objets.
Le premier était la Couronne Impériale. Or massif, sertie de saphirs, de rubis et de la légendaire Émeraude de Charlemagne. Elle pesait lourd, symbole d'un pouvoir qui s'était effrité pièce par pièce, traité par traité.
Le second était une petite boîte en bois de cèdre. À l'intérieur, sur un lit de soie rouge, reposait un scarabée. Un coléoptaire aux élytres irisés de vert et d'or, parfaitement immobile, empaillé avec une précision minutieuse par les naturalistes du cabinet.


Rodolphe était assis dans son fauteuil, une couverture sur les genoux. Il fit signe à son serviteur de poser les deux objets sur la table basse, côte à côte. La Couronne à gauche. Le Scarabée à droite.
Il les regarda longtemps. La flamme d'une seule bougie dansait entre eux.


— Approchez, murmura-t-il à son médecin personnel, Johannes Pistorius. 
— Sire ? 
— Regardez. Lequel des deux survivra ?
Pistorius hésita. 
— La Couronne, Sire. C'est le symbole du Saint-Empire. Elle sera portée par d'autres. 
— Non, dit Rodolphe. La Couronne est faite pour des têtes. Et les têtes pourrissent. Les têtes se coupent. Les têtes oublient. Quand Matthias la portera, ce ne sera plus la même couronne. Elle sera un outil, pas un mystère.
Il tendit une main tremblante vers le scarabée. Il ne le toucha pas, de peur de le briser. 
— Celui-ci... Il est mort. Et pourtant, il est parfait. Il ne vieillira pas. Il ne trahira pas. Il ne perdra pas la Hongrie. Il restera vert. Il restera entier. Dans cent ans, dans mille ans, quelqu'un ouvrira cette boîte et il sera exactement comme ce soir.


Rodolphe se rencontra dans le reflet sombre de la vitrine voisine. Il vit un vieil homme voûté, la peau tachée, le souffle court. 
— J'ai passé ma vie à collectionner le monde, Pistorius. Des pierres, des cornes, des horloges, des insectes. Je croyais que je possédais ces choses. Mais ce sont elles qui me possèdent. Ce sont elles qui resteront. Moi, je suis la poussière qui se pose dessus.
Il se leva avec difficulté, fit un pas vers la table. Il prit la couronne à deux mains. Elle était froide. Il la souleva légèrement, puis la reposa avec un bruit mat sur le bois. 
— Trop lourde.
Puis il désigna le scarabée. 
— Lui, il ne pèse rien. Et pourtant, il contient tout ce que j'ai aimé. Le silence. La beauté immobile. L'ordre.


Rodolphe retourna s'asseoir. Il ferma les yeux. 
— Quand je serai parti, Matthias vendra les curiosités. Il fondra l'or pour payer ses guerres. Il dispersera les livres. Mais peut-être... peut-être que quelqu'un, quelque part, gardera cette boîte. Et dans cette boîte, il restera une trace de moi. Non pas l'Empereur, mais l'homme qui a vu la beauté dans une aile d'insecte.
Le médecin ne répondit pas. Il n'y avait rien à répondre. La vérité était là, sur la table. La couronne était un fardeau temporel. Le scarabée était une éternité miniature.


Rodolphe mourut quelques jours plus tard. On dit que lorsqu'on vida sa chambre, la couronne avait déjà été réclamée par les hérauts de Matthias. Mais la petite boîte en bois de cèdre fut retrouvée oubliée dans un tiroir, oubliée par les voleurs car elle ne valait rien.
Le scarabée était toujours là. Vert. Immobile. Plus empereur que l'homme qui n'était plus.

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