Fiction historique

La Disette des Sabbats

Publiée le 02 avril 2026
La Disette des Sabbats
image
L'économie politique de la chasse aux sorcières : en 1682, l'édit de Louis XIV réformant les procès en sorcellerie transférait les biens confisqués au profit de la Couronne, et non plus au profit du dénonciateur. On note la corrélation — frappante, et parfaitement dépourvue de mystère — avec l'effondrement du nombre de dénonciations.

Languedoc, automne 1682


Maître Anselme Pouget avait du flair. C'était là-dessus que reposait toute sa réputation, et c'était là-dessus, également, que reposaient ses revenus. Car flairer une sorcière n'est pas une compétence qui s'improvise : il faut des années de formation, une sensibilité particulière à certains signes — un regard trop direct, un potager trop prospère, une vache trop en bonne santé —, et surtout, un désintéressement moral total qui permet de dénoncer sa voisine sans que la main tremble.


Anselme avait ainsi, en vingt ans de carrière assidue, flairé onze sorcières. Deux meunières, une herboriste, trois veuves de condition modeste (les plus suspectes, car elles vivaient seules et n'avaient personne pour les défendre), une sage-femme dont les accouchements réussissaient trop souvent pour être honnêtes, et quatre autres dont il avait par la suite oublié les noms exacts mais dont les héritages, eux, lui avaient laissé un souvenir précis.
Il ne se considérait pas comme un homme cupide. Il se considérait comme un homme utile.


C'est donc avec une inquiétude parfaitement légitime qu'il prit connaissance, à l'automne 1682, de l'édit royal. Sa Majesté Louis XIV, Roi de France et de Navarre, dans sa grande sagesse, avait décidé que les biens des condamnés pour sorcellerie iraient désormais non plus au dénonciateur, mais au Trésor royal.
Anselme lut le texte trois fois.
Puis il s'assit.
Il regarda par la fenêtre le potager de la Veuve Matheron, qui était, il faut le dire, scandaleusement fertile pour la saison. Il attendit que quelque chose se produise en lui — l'indignation vertueuse qui l'avait toujours mis en mouvement, cette flamme civique qui l'avait guidé vers les tribunaux tant de fois.
Rien.
Un étrange silence intérieur.
Il referma le texte de l'édit et alla se coucher.


Les semaines passèrent. Puis les mois. À Montpellier, le procureur Daubin — qui avait instruit huit des onze affaires d'Anselme avec un zèle remarquable et des honoraires raisonnables — commença à noter une chute inquiétante des signalements. À Nîmes, même phénomène. À Béziers, le juge Sarrasin reçut une dénonciation en novembre : il l'examina, convoqua la prétendue sorcière, une femme de soixante ans qui sentait la lavande et soignait les entorses avec du lard, et, saisi d'un accablement inexplicable, classa l'affaire.
À quoi bon, pensait-il vaguement, sans tout à fait formuler la pensée jusqu'à son terme.


Dans les campagnes, les voisins se regardaient différemment. Non pas avec plus de bienveillance — ce n'eût pas été dans les habitudes de la région — mais avec une sorte d'indifférence nouvelle, comme si les particularités de chacun avaient cessé d'être intéressantes.

La Veuve Matheron continua de faire pousser ses légumes en paix. L'herboriste du bourg vendit ses tisanes sans que quiconque s'interroge sur leur composition. Une femme dont le chat noir traversait les rues à toute heure de la nuit continua de traverser les rues à toute heure de la nuit.
Les sabbats, si tant est qu'il y en eût jamais eu, se tinrent sans plus être dénoncés.


Anselme, lui, reconvertit prudemment ses talents. Il se fit courtier en litiges fonciers — domaine dans lequel son sens aigu de ce qui appartient à qui lui fut d'un grand secours.


Un dimanche de mars 1683, il croisa le procureur Daubin à la sortie de la messe. Ils échangèrent un regard long et grave, comme deux hommes qui se souviennent ensemble d'une époque plus heureuse.
— Les temps changent, dit Daubin.
— Le diable se fait discret, répondit Anselme.
Ils hochèrent la tête en silence, avec la dignité de deux professionnels déplorant les caprices d'un marché.

🧩 Jouer au Puzzle avec cette illustration

📣 Tu as aimé cette histoire: partage-la !

Facebook Twitter WhatsApp LinkedIn