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Il y a des hommes qui naissent pour régner, et d'autres qui naissent beaux. George Villiers eut la redoutable fortune d'appartenir à la seconde catégorie, avec l'ambition dévorante de la première.
Né dans une famille modeste d'un village anglais sans importance, loin de Londres, à la fin du XVIe siècle, le jeune George grandit sans perspectives d'avenir.
Mais il avait un atout de taille : George Villiers était d'une beauté exceptionnelle. Il y a « beau », et il y a « George Villiers, beau comme un dieu ».
En août 1614, lors d'une partie de chasse à Apethorpe, un jeune gentilhomme de vingt-deux ans fit son entrée dans l'histoire par la seule grâce de ses jambes. Car Jacques Ier d'Angleterre, ce monarque érudit qui théorisait sur le droit divin des rois tout en bavant devant les jolis garçons, avait des goûts très précis : il aimait les hommes grands, élégants, et dotés de mollets bien tournés. George Villiers possédait tout cela, et plus encore. Une beauté à damner un saint - ou à faire fondre un roi.
Les courtisans qui avaient orchestré cette rencontre - car rien à la cour ne relève jamais du hasard - espéraient détrôner le favori en place, Robert Carr. Ils ne savaient pas qu'ils venaient de déchaîner un ouragan qui balayerait bien plus que leur rival du moment. Ils venaient de créer un monstre.
La séduction fut aussi rapide que méthodique. Jacques, la cinquantaine bedonnante, les genoux arthritiques, la barbe maculée (il ne s'essuyait jamais la bouche), tomba éperdument amoureux. Il appelait George son "Steenie chéri", référence à Saint Étienne dont le visage, selon les Actes des Apôtres, ressemblait à celui d'un ange. Il couvrait de baisers ces lettres enflammées qu'ils échangeaient, des lettres où le roi d'Angleterre se comparait à "ta chère femme et mère" et signait "ton vieux mari dévoué". L'Europe entière ricana. Qu'importait à Villiers ? Il avait un royaume à conquérir.
Les honneurs s'abattirent sur lui comme une pluie d'or. Gentilhomme de la Chambre, puis chevalier, puis vicomte Villiers, puis comte, puis marquis, puis finalement duc de Buckingham - le premier non-royal à recevoir ce titre en près d'un siècle. À vingt-huit ans, George Villiers était l'homme le plus puissant d'Angleterre après le roi. Non, rectification : il était le roi. Jacques régnait en théorie, mais c'était Buckingham qui gouvernait.
Et quelle gouvernance ! Avec une voracité qui stupéfia même les courtisans les plus cyniques, il accumula charges, pensions, monopoles, terres. Il plaça sa mère, ses frères, ses cousins, ses amis à tous les postes lucratifs du royaume. La famille Villiers, hier obscure petite noblesse du Leicestershire, devint une hydre tentaculaire qui suçait les finances de la Couronne. Le Parlement protesta. Buckingham le fit dissoudre. Les lords grognèrent. Buckingham les ignora. Qui oserait s'opposer à l'homme qui partageait le lit du roi ?
Mais voilà qu'en 1625, l'impensable survint : Jacques mourut. Buckingham pleura - peut-être même sincèrement, car il savait reconnaître ses bienfaiteurs. Mais ses larmes séchèrent vite. Il avait pris ses précautions. Depuis des années, il avait cultivé l'amitié du prince Charles, cet héritier timide et bégayant qui vouait au magnifique Buckingham une adoration proche de l'idolâtrie. Là où Jacques avait désiré George, Charles l'adorait. C'était peut-être pire.
Ensemble, ils avaient déjà vécu l'aventure la plus rocambolesque de l'histoire diplomatique anglaise : en 1623, déguisés et voyageant sous de faux noms, ils s'étaient rendus à Madrid pour que Charles courtise l'Infante d'Espagne. Buckingham, qui se prenait pour un génie politique, avait transformé cette mission en désastre retentissant, insultant la cour espagnole par son arrogance et son incompétence. Ils étaient rentrés sans fiancée, mais avec une guerre contre l'Espagne en perspective. Qu'importe ! Le peuple anglais, dans un rare moment d'imbécillité collective, les avait accueillis en héros.
Désormais roi, Charles éleva encore Buckingham. Il le fit Lord Grand Amiral, généralissime de fait, arbitre de la politique étrangère. Et Buckingham, qui n'avait jamais commandé autre chose qu'un tailleur, se découvrit soudain stratège militaire.
Ce fut un massacre.
L'expédition de Cadix en 1625 ? Un fiasco absolu. Ses troupes mal préparées, mal équipées, débarquèrent en Espagne, trouvèrent du vin, se soûlèrent, et se firent massacrer. Le siège de Saint-Martin-de-Ré en 1627, censé secourir les protestants de La Rochelle ? Une catastrophe encore plus grandiose. Buckingham y déploya tout son talent pour l'incompétence : mauvais ravitaillement, mauvaise stratégie, mauvais commandement. Des milliers d'Anglais périrent. Lui rentra en Angleterre, toujours magnifique dans ses plumes et ses dentelles, toujours convaincu de son génie.
Le pays bouillonnait. Le Parlement vota sa mise en accusation. On placardait des pamphlets appelant à son meurtre. On chantait des ballades obscènes sur ses relations avec les deux rois. Des prédicateurs tonnaient en chaire contre ce nouveau Favori, cette sangsue, ce Ganymède couronné qui ruinait l'Angleterre. Buckingham se pavanait toujours, superbe et indifférent. Il avait Charles. Il avait le pouvoir. Il était invincible.
Il possédait désormais York House, Somerset House, d'innombrables domaines. Il collectionnait les œuvres d'art avec la frénésie d'un homme qui veut se tailler une immortalité par procuration. Il commanda à Rubens un plafond pour célébrer sa gloire - lui, George Villiers, fils de personne, transformé en figure allégorique de la Vertu triomphante. L'ironie lui échappait totalement.
Sa femme, Katherine Manners, la plus riche héritière d'Angleterre qu'il avait stratégiquement épousée, lui donnait des enfants qu'il ignorait largement. Il avait des choses plus importantes à faire : paraître, briller, gouverner, ruiner.
En août 1628, il préparait une nouvelle expédition pour La Rochelle. Encore La Rochelle ! Comme si un second désastre pouvait effacer le premier. Il résidait à Portsmouth, dans une auberge, entouré de ses officiers et courtisans. Le 23 août, après le petit-déjeuner, il traversait un couloir encombré.
Un homme surgit de la foule. John Felton, ancien officier que Buckingham avait refusé de promouvoir, soldat qui avait vu ses camarades mourir par milliers à cause de l'incompétence du duc. Il tenait un simple couteau de cuisine, acheté dix pence.
Un coup. Un seul. À travers le pourpoint de soie, entre les côtes.
Buckingham porta la main à sa poitrine, toucha le manche du couteau planté dans son corps. Il tituba. « Le méchant m'a tué ! », cria-t-il. Puis il s'effondra, saignant sur les dalles de pierre, ses jambes magnifiques agitées de spasmes.
Il mourut en quelques minutes. Trente-six ans, et déjà fini.
Lorsque la nouvelle parvint à Londres, le peuple exulta. On alluma des feux de joie. On but à la santé de Felton. Des mères donnèrent à leurs fils le prénom de John en son honneur. Le meurtrier lui-même, torturé puis pendu, alla à la mort en héros populaire. Personne ne pleura Buckingham, sauf Charles Ier qui se retira trois jours dans sa chambre, inconsolable.
On enterra le duc dans la chapelle de l'abbaye de Westminster, parmi les rois. Même mort, il voulait sa place au sommet. Mais les vers ne font pas de différence entre un mollet royal et un mollet roturier. La beauté qui avait élevé George Villiers jusqu'aux cieux se décomposa comme toutes les beautés.
Quant à Charles Ier, privé de son mentor et bouclier, il dut enfin gouverner seul. Quatorze ans plus tard, son peuple fatigué de la tyrannie le décapita sur un échafaud à Whitehall. Peut-être que si Buckingham avait vécu, il aurait trouvé le moyen d'éviter cette fin - ou, plus probablement, de la précipiter encore plus vite.
Car tel était le paradoxe de George Villiers : un homme sans talent particulier, sans cerveau politique, sans compétence militaire, qui ne possédait que sa beauté et son audace, et qui s'en servit pour tenir un royaume entier sous sa coupe pendant quatorze ans. Un météore qui traversa le ciel d'Angleterre, éblouissant et destructeur, avant de s'écraser dans une auberge de Portsmouth.
Il avait voulu être roi sans le sang royal. Il avait régné sans la sagesse d'un roi. Et il mourut comme meurent tous les favoris qui montent trop haut : brutalement, haï, et rapidement oublié. Sauf dans les livres d'histoire, où son nom reste synonyme d'une certaine idée de la démesure - celle d'un homme qui crut que sa beauté suffisait à gouverner le monde.
Il avait presque eu raison.