Rome, 218–222 après J.-C.
Julia Maesa avait soixante ans passés et l'habitude des empires. Elle avait vu son neveu Septime Sévère construire une dynastie, elle avait survécu à Caracalla qui l'avait assassinée dans l'idée, elle avait traversé le règne bref et raté de Macrin comme on traverse une salle enfumée — tête baissée, yeux ouverts. Elle savait une chose que la plupart des hommes de Rome ignoraient : le pouvoir ne se prend pas, il se fabrique. Et pour le fabriquer, il faut une histoire.
L'histoire qu'elle choisit était celle-ci : son petit-fils Bassianus, quatorze ans, grand prêtre du dieu solaire Elagabal à Émèse en Syrie, était en réalité le fils illégitime de Caracalla. Le sang des Sévères coulait dans ses veines. La rumeur suffit. Les légions stationnées en Orient, qui n'aimaient pas Macrin et son obsession des économies militaires, acclamèrent l'adolescent empereur en mai 218.
Maesa avait fabriqué un César avec une rumeur et la silhouette d'un garçon.
Bassianus prit le nom de son dieu. Il s'appellerait désormais Elagabalus — Antoninus Elagabalus, pour les documents officiels, pour que le papier ait l'air sérieux. Mais c'est Elagabal qu'on retiendrait. Elagabal, ou Héliogabale, selon la langue dans laquelle on choisissait de le mépriser.
Il avait quatorze ans et il était sincèrement convaincu d'être un dieu.
Ce n'est pas une figure de style. La plupart des empereurs romains accédaient à la divinité par décret posthume, avec la discrétion polie d'un homme qui accepte un honneur qu'il sait légèrement exagéré. Elagabal n'attendit pas la mort. Il était prêtre depuis l'enfance, danseur, officiant d'un culte solaire oriental où le corps était l'instrument du divin. À Émèse, cela faisait de lui un personnage sacré. À Rome, cela fit de lui un spectacle.
Il arriva dans la ville en 219, précédé de sa propre réputation et d'une pierre noire — une météorite conique que les habitants d'Émèse vénéraient comme la forme terrestre de leur dieu. Il la fit installer sur le Palatin, dans un temple neuf, au-dessus de Jupiter. Au-dessus de Jupiter Capitolin, protecteur de Rome depuis sept siècles.
Rome avait absorbé beaucoup de dieux étrangers. Elle n'avait jamais accepté qu'on lui explique que ses dieux étaient inférieurs.
Ce qui suivit est difficile à raconter sans tomber dans la caricature, parce que les sources anciennes — Dion Cassius, l'Histoire Auguste — ont précisément voulu de la caricature. Les empereurs haïs deviennent monstrueux dans les archives ; c'est le privilège des survivants d'écrire l'histoire, et les sénateurs romains survécurent à Elagabal. Ce qu'on peut dire avec une relative certitude : il gouvernait peu, délégua beaucoup à sa mère Julia Soaemias et à ses favoris, et choqua Rome de manières qui avaient moins à voir avec la cruauté qu'avec l'incongruité.
Il présidait des cérémonies religieuses en robe orientale brodée, visage fardé, suivant des rites qu'il avait pratiqués depuis l'enfance et qui, dans leur contexte syrien, n'avaient rien de scandaleux. Il choisit des maris — plusieurs, successivement, dont un ancien esclave. Il négocia des mariages avec des vestales, bouleversant un ordre symbolique que Rome considérait aussi stable que les fondations du Capitole. Il demanda, dit-on, à ses médecins ce qu'il faudrait faire pour acquérir un corps de femme — question que les historiens anciens rapportèrent avec horreur et que les historiens modernes lisent différemment.
Ce qui est certain : il avait seize ans, dix-sept ans, dix-huit ans. Il n'était jamais sorti du cadre qui l'avait formé — le temple, le rite, la certitude d'être un intermédiaire entre le soleil et les hommes. On l'avait extrait de ce cadre pour l'asseoir sur le trône de Rome, et personne n'avait jugé utile de lui expliquer les règles du jeu.

Julia Maesa, pendant ce temps, regardait. Elle avait fabriqué un César ; elle voyait à présent ce qu'elle avait fabriqué. Les légions murmuraient. Le Sénat était scandalisé d'une façon qui commençait à ressembler à de la détermination. La façon dont un empire se retourne contre un homme a une grammaire particulière, et Maesa la connaissait par coeur.
Elle avait un autre petit-fils. Alexander Severus, fils de sa seconde fille Julia Mamaea — un garçon de dix ans, discret, éduqué, maniable. En 221, elle convainquit Elagabal de l'adopter comme César, comme héritier désigné. Elagabal accepta, puis regretta, puis tenta de faire assassiner Alexander, puis renonça, puis recommença.
En mars 222, les prétoriens — ces gardes du corps impériaux qui avaient l'habitude de résoudre les questions dynastiques à leur manière — tuèrent Elagabal dans les latrines du camp prétorial. Il avait dix-huit ans. Sa mère Julia Soaemias mourut avec lui, le corps traîné dans les rues, jeté dans le Tibre.
Julia Maesa proclama son autre petit-fils. Alexander Severus régnait. Maesa avait corrigé son erreur.
La pierre noire fut renvoyée à Émèse.
Ce que l'histoire retint d'Elagabal, c'est le scandale — la liste des outrages, rapportés avec une précision que les auteurs anciens réservaient aux empereurs qu'ils voulaient enterrer deux fois. Ce qu'elle retint moins, c'est la mécanique de sa chute : un enfant élevé dans un monde, jeté dans un autre, sans personne pour lui expliquer que ces deux mondes avaient des dieux différents et que l'un d'eux allait gagner. Julia Maesa le savait. Elle avait simplement calculé que le problème se résoudrait lui-même.
Elle avait eu raison.
C'est peut-être le détail le plus froid de cette histoire.