La nuit solognote n'apportait aucun repos à Thibault de Saint-Rémy. Le plancher de l'atelier, situé dans une dépendance à l'écart du corps de logis principal, exhalait une odeur de sciure ancienne et de graisse d'armurerie qui lui soulevait le cœur. Dehors, la pluie martelait la toiture en ardoise avec une régularité de métronome, un déluge glacé qui promettait une battue mémorable pour le lendemain. Thibault s'essuya le front d'un revers de main nerveux. Sa montre d'occasion, dont il ajustait le bracelet toutes les dix minutes, marquait deux heures du matin. Il était seul, entouré par les ombres des râteliers où reposaient les fusils de la famille de La Chesnaye, ces instruments de mort que Henri-Pierre chérissait plus que ses propres neveux.
Le gendre svelte et anxieux s'approcha de l'établi. Sous la lumière crue d'une ampoule nue, le fusil de chasse de son beau-père, un juxtaposé de fabrication artisanale dont la crosse en noyer brillait d'un éclat sombre, semblait l'attendre. Thibault ne se considérait pas comme un assassin vulgaire, mais comme un ingénieur de la fatalité. Puisque le poison avait été trahi par un caprice du vent, il fallait que la mécanique, plus fiable et plus prévisible, prenne le relais. Son plan était précis. Il ne s'agissait pas de charger l'arme, mais de la transformer en un piège de métal prêt à se trahir son propriétaire.
Il saisit une petite lime de précision qu'il avait achetée en cachette dans une quincaillerie de Blois. Ses doigts, fins et habitués à manier des dossiers de succession, agrippèrent l'outil avec une fermeté nouvelle. Il commença à limer la gâchette du percuteur droit. Le crissement du métal contre le métal était le seul son qui rivalisait avec l'orage extérieur. Thibault travaillait avec une méticulosité de joaillier. Son objectif était double : soit affaiblir le mécanisme pour que la gâchette se bloque au moment critique, provoquant une frustration fatale face à une bête aux abois, soit, plus radicalement, obstruer légèrement le conduit pour que la pression des gaz fasse éclater la culasse au visage de celui qui oserait presser la détente.
C'est proprement inadmissible que le destin m'oblige à de telles extrémités, pensa-t-il en soufflant sur la limaille invisible. Mais après l'humiliation du salon, après ce mépris affiché par Béatrice, je n'ai plus le choix. La fortune ne se donne pas, elle s'arrache au métal.
Il prit un soin infini à ne laisser aucune trace de son passage. Chaque grain de poussière métallique fut recueilli dans un chiffon qu'il brûlerait plus tard. Il rajouta une dose généreuse d'huile de vaseline dans le mécanisme, pensant, dans un excès de zèle qu'il jugeait brillant, que ce surplus de lubrifiant masquerait les éraflures de la lime tout en rendant le maniement suspect. Il remonta l'arme avec une lenteur calculée, vérifiant que rien ne paraissait anormal à l'œil nu. Pour un observateur extérieur, le fusil était simplement prêt pour la chasse annuelle. Pour Thibault, c'était une bombe à retardement dont il tenait le compte à rebours.
Le lendemain matin, l'atmosphère au château était aussi pesante que les nuages de plomb qui stagnaient au-dessus de la forêt domaniale. Le petit-déjeuner fut pris dans un silence rompu seulement par le tintement des cuillères contre la porcelaine. Henri-Pierre, vêtu de sa veste de campagne usée aux coudes, dévorait des tartines de pâté de sanglier avec une jubilation barbare. Béatrice, impeccable dans son tailleur de tweed, observait Thibault par-dessus ses lunettes dorées. Son regard était une lame de rasoir qui semblait disséquer les pensées de son gendre.
« Vous avez une mine de papier mâché, Thibault, » nota-t-elle d'une voix traînante. « La perspective de marcher dans la boue vous terrifie-t-elle à ce point ? Ou est-ce le souvenir de votre performance de la veille avec le cognac qui vous hante encore ? »
« Je vous assure, chère belle-maman, que je suis impatient de voir Henri-Pierre à l'œuvre, » répondit Thibault en ajustant sa cravate avec un automatisme fébrile. « La chasse est une école de patience, et j'ai beaucoup appris ces derniers temps. »
Henri-Pierre grogna de satisfaction. « La patience, c'est bien. Mais le doigt sur la détente, c'est mieux. Un homme qui ne sait pas tirer est un homme qui ne sait pas choisir son destin. Allez, en route. Les rabatteurs sont déjà en place. »
La battue commença sous une pluie battante qui transformait les sentiers de la forêt en rivières de boue noire. Thibault avait été posté à une cinquantaine de mètres de son beau-père, sur une ligne de tir stratégique. De sa position, il pouvait observer la silhouette massive de Henri-Pierre, immobile comme un vieux chêne, son fusil saboté reposant contre son épaule. Le cœur de Thibault battait la chamade, un tambourinement sourd dans sa poitrine qui étouffait presque les cris lointains des chiens et les coups de sifflet des traqueurs.
L'attente fut interminable. Chaque craquement de branche, chaque envol de perdrix faisait tressaillir le jeune homme. Il imaginait déjà l'explosion, le cri, le chaos qui s'ensuivrait. Il avait déjà préparé son expression de douleur horrifiée, ses appels au secours, sa course désespérée vers le corps pour feindre de porter assistance. Tout était prêt dans son esprit, une mise en scène parfaite où il serait le gendre éploré héritant par la force des choses.
Soudain, un fracas de branches brisées déchira le silence de la futaie. Un sanglier massif, une bête noire et furieuse pesant bien cent kilos, déboula des fourrés, fonçant droit vers la ligne de Henri-Pierre. L'animal était une masse de muscles et de soies sombres, labourant la terre sous ses sabots. Le vieux chasseur ne cilla pas. Avec une économie de mouvement qui trahissait des décennies de pratique, il épaula son arme, ferma un œil et visa le défaut de l'épaule de la bête.
Thibault retint sa respiration. Maintenant. Meurs, vieil avare. Meurs.
Henri-Pierre pressa la détente. Un clic métallique, dérisoire et sec, se fit entendre. Rien d'autre. Pas d'explosion. Pas de détonation. Le fusil était resté muet, comme frappé de mutisme par une volonté supérieure. Henri-Pierre jura, manipula frénétiquement la culasse, mais le mécanisme semblait nager dans une mélasse invisible. Le surplus d'huile, combiné à l'humidité ambiante et au sabotage de la gâchette, avait simplement enrayé l'arme. Le percuteur n'avait même pas effleuré l'amorce de la cartouche.
Le sanglier, sentant le danger, bifurqua brusquement, passant à quelques mètres d'un Henri-Pierre hors de lui. Dans un geste de rage pure, le vieil homme jeta son fusil inutile dans la boue. « Sac à papier ! Cette saloperie me lâche au pire moment ! »
Avant que Thibault ne puisse comprendre ce qui se passait, Henri-Pierre fit trois enjambées vers lui. Thibault, paralysé par la surprise et l'échec de son plan, n'eut pas le temps de réagir. Son beau-père lui arracha littéralement son propre fusil des mains — une arme parfaitement entretenue et chargée, que Thibault portait pour la forme.
« Donnez-moi ça ! » rugit Henri-Pierre. « Puisque vous n'êtes bon qu'à faire de la figuration, laissez les hommes faire le travail ! »
Le vieil homme se retourna, visa le sanglier qui s'éloignait déjà vers le couvert des arbres, et fit feu. Le coup partit, net, puissant, définitif. La bête s'effondra comme une masse, fauchée en pleine course par une balle parfaite qui lui avait traversé le cœur. Le silence revint sur la forêt, troublé seulement par le sifflement de la pluie.
Thibault restait là, les mains vides, les bras ballants, fixant son beau-père qui rechargeait l'arme avec une aisance insultante. La frustration qui bouillonnait en lui était telle qu'il craignait de s'évanouir. Non seulement sa tentative avait échoué, mais elle s'était retournée contre lui de la manière la plus humiliante possible.
Les autres chasseurs, alertés par le tir, arrivèrent bientôt sur les lieux. Ils encerclèrent le trophée, félicitant Henri-Pierre pour son adresse légendaire. Le ton monta rapidement quand l'un d'eux ramassa le fusil de Henri-Pierre dans la boue.
« Regardez-moi ça, » ricana un voisin de propriété en examinant la culasse. « On dirait qu'il a été plongé dans une friteuse. Qui s'occupe de l'entretien de vos armes, Henri-Pierre ? »
Le vieux de La Chesnaye tourna un regard méprisant vers Thibault. « C'est mon gendre qui a voulu jouer les armuriers hier soir. Il a cru bien faire en y mettant toute l'huile du domaine, j'imagine. Il est aussi doué avec une lime qu'avec un carnet de chèques. Si je n'avais pas pris son fusil, ce sanglier serait encore en train de rire de nous. »
Les rires gras des chasseurs éclatèrent, résonnant sous la voûte des arbres comme autant de gifles sur le visage de Thibault. Il dut ramasser son propre fusil saboté, celui qu'il avait préparé pour tuer et qui n'avait servi qu'à le ridiculiser. Une pensée glaciale le traversa alors, lui donnant un frisson que la pluie n'expliquait pas : s'il avait essayé de tirer lui-même avec cette arme, le mécanisme enrayé ou la culasse fragilisée auraient pu lui exploser au visage. Il avait failli être sa propre victime.
Le retour au pavillon de chasse fut un calvaire. Henri-Pierre racontait à qui voulait l'entendre comment il avait dû sauver la mise face à l'incompétence de « ce pauvre Thibault ». Thibault, trempé jusqu'aux os, suivait le groupe comme un chien battu. En arrivant devant le porche, il croisa Béatrice. Elle ne participait pas aux rires, mais elle le regardait fixement. Elle tenait une tasse de thé fumante entre ses mains sèches, et un sourire énigmatique, presque imperceptible, étirait ses lèvres fines.
« Une journée riche en enseignements, n'est-ce pas, mon cher ? » murmura-t-elle alors qu'il passait à sa hauteur. « Vous avez une persévérance qui frise l'absurde, c'est presque touchant. Mais faites attention, à force de vouloir huiler les rouages du destin, on finit souvent par glisser soi-même. »
Thibault ne répondit pas. Il monta directement dans sa chambre, s'enferma et s'effondra sur son lit sans même retirer ses bottes crottées. Le sort ne se contentait pas de s'acharner ; il semblait se moquer de lui avec une cruauté raffinée. Sa montre indiquait cinq heures. Il la débloqua nerveusement, le tic revenant avec plus de force que jamais. Il était ruiné, méprisé, et désormais la risée de toute la Sologne. Mais dans l'obscurité de la chambre, une certitude sombre commençait à germer : il ne pouvait pas s'arrêter là. L'échec n'était qu'une étape, une épreuve avant le triomphe final. Du moins, c'est ce qu'il essayait de se persuader alors que le rire de Henri-Pierre résonnait encore dans la cour, triomphant et éternel.