Histoire

Le dernier des Habsbourg

Publiée le 20 mai 2026
Le dernier des Habsbourg
image
Charles II fut le dernier Habsbourg à régner sur l'Espagne. À sa mort, la guerre de Succession d'Espagne éclata entre les grandes puissances européennes et dura treize ans. Son médecin personnel nota dans ses carnets, avec une franchise que la postérité lui pardonne : "Rarement un homme n'a souffert autant sans avoir jamais compris pourquoi."

Madrid, novembre 1700.

Charles II d'Espagne met trente-sept minutes à mourir, ou plutôt à finir de mourir, car l'essentiel était accompli depuis longtemps.


Il avait trente-huit ans. Les médecins qui procédèrent à son autopsie — un exercice auquel les Habsbourg se soumettaient avec la régularité d'une obligation dynastique — notèrent qu'il n'avait quasiment pas de cerveau reconnaissable, qu'un seul testicule et qu'il était atrophié, que son cœur était "de la taille d'un grain de poivre", et que son estomac et ses intestins étaient gangrenés. Ils rédigèrent ce constat avec le soin méticuleux que l'on réserve aux choses que l'on ne comprend pas et que l'on espère ne jamais voir de nouveau.


Ce qu'ils ne pouvaient pas écrire, parce que la génétique n'existait pas encore comme science et que le mot chromosome attendrait encore deux siècles, c'est ce qu'on sait aujourd'hui avec une précision presque indécente : Charles II d'Espagne avait un coefficient de consanguinité plus élevé que s'il était né d'une union entre frère et sœur. Il était, selon les généticiens modernes qui ont reconstitué son arbre généalogique, plus apparenté à lui-même qu'à ses propres parents. La phrase ne veut rien dire et veut dire tout.


La maison de Habsbourg avait réglé la question de la succession avec la logique d'une entreprise familiale : on ne dilue pas le capital, on le concentre. Pendant deux siècles, cousins avaient épousé cousines, oncles nieces, et à l'occasion, comme pour Philippe II, le père de son arrière-arrière-grand-père, une nièce directe. Chaque mariage réduisait le pool génétique un peu plus, comme on resserre un nœud — jusqu'à ce que le nœud ne soit plus un lien mais une strangulation.


Charles était l'aboutissement de ce calcul. Son père, Philippe IV, avait lui-même épousé sa nièce Marianne d'Autriche, de trente ans sa cadette, parce que les options acceptables s'étaient réduites à quelques familles et que les quelques familles s'étaient depuis longtemps fondues dans la leur. Charles naquit en 1661 de cette union, quatrième enfant, seul survivant. Ses frères et sœurs étaient morts en bas âge avec la régularité d'une loi naturelle que personne à la cour ne songeait à questionner.


Il marcha à dix ans. Il parla à peu près correctement vers le même âge. Il ne fut jamais sevré normalement — sa mâchoire prognathe, héritage accumulé des Habsbourg comme un meuble que chaque génération agrandit sans savoir où le mettre, l'empêchait de fermer la bouche correctement et rendait la mastication difficile. Il bavait. Il ne put jamais apprendre à lire sans aide. On le disait encantado — ensorcelé — parce que la cour de Madrid préférait l'explication surnaturelle à l'observation clinique.


Les portraits officiels, ceux de Carreño de Miranda surtout, le montrent debout dans ses habits noirs et or, tenant un sceptre ou un gant avec la raideur d'un homme qui a appris à tenir quelque chose pour ne pas tomber. Le menton avance, caractéristique, cette mandibule Habsbourg qui s'était développée de génération en génération comme une caricature progressive — Philippe Ier l'avait légère, Charles Quint la portait déjà comme un fardeau, et Charles II en avait hérité une version qui l'empêchait de mastiquer des aliments solides. Les yeux regardent quelque part entre le peintre et le mur derrière lui. Pas de mélancolie particulière, pas de colère, pas d'ennui. Une absence.


Il fut roi d'Espagne, de Naples, de Sicile, des Pays-Bas espagnols, et nominalement d'un empire colonial qui couvrait une bonne moitié du monde occidental. Il signa des documents. Il présida des conseils. Il fut marié deux fois — à Marie-Louise d'Orléans, qui mourut jeune et dont on dit qu'elle pleurait souvent, puis à Marianne de Neubourg, qui lui survécut et dont on dit qu'elle criait souvent. Ni l'une ni l'autre ne donna d'héritier, ce qui n'avait rien de surprenant et que les médecins attribuèrent successivement à la constitution des reines, aux sorts jetés par des sorcières, et au mauvais vouloir de Dieu.


Ce qui le préoccupait réellement, autant qu'on puisse le savoir, c'était l'identité de ses héritiers — une obsession compréhensible pour un homme dont le corps lui rappelait quotidiennement sa propre impermanence. Il changea son testament trois fois dans les dernières années. L'Espagne en guerre de succession européenne dès sa mort, c'était la conséquence logique d'un règne où la question de qui viendrait après lui avait été plus réelle que la question de ce qu'il ferait pendant. Un roi fantôme laisse un trône hanté.


Il mourut donc en novembre 1700, après une longue série de crises, convulsions, fièvres, et cet effondrement progressif de tout le reste. Il avait passé ses dernières semaines incapable de se lever. Les Mémoires de l'époque mentionnent une odeur particulière dans ses appartements que personne ne parvenait à éliminer.


Ce que la généalogie avait mis deux siècles à construire, la biologie avait mis trente-huit ans à défaire. Avec l'entêtement des systèmes qui n'admettent pas leur propre fin, la cour de Madrid continua, jusqu'au dernier souffle, à traiter ce homme comme ce qu'il était sur le papier : le Roi Catholique, le monarque le plus puissant de la chrétienté, le point de convergence de toute une civilisation politique.


Le point de convergence, c'était bien le mot. La maison de Habsbourg avait convergé si longtemps, si méthodiquement, qu'elle avait fini par se rejoindre elle-même — et dans cet anneau parfait, il n'y avait plus rien à transmettre.

🧩 Jouer au Puzzle avec cette illustration

📣 Tu as aimé cette histoire: partage-la !

Facebook Twitter WhatsApp LinkedIn