Cela faisait trois nuits que Batou n'avait pas dormi.
Le village avait commencé à souffrir au tournant de l'automne, quand les pêcheurs étaient rentrés les mains vides et que le bétail avait refusé de boire à la rivière. Un enfant avait parlé en dormant dans une langue que personne ne reconnaissait. Une vieille femme avait vu passer sur l'eau une ombre trop grande pour appartenir à un poisson, trop silencieuse pour appartenir à un homme. Les anciens avaient échangé des regards lourds, et c'est ainsi qu'on était venu chercher Batou dans sa yourte isolée, au pied des mélèzes.
Il savait depuis longtemps ce que le village refusait d'admettre : quelqu'un avait rompu le pacte.
Parmi les Bouriates, le monde ne se divisait pas en vivants et en morts, mais en visibles et en invisibles. Les ongons — esprits des ancêtres, des lieux, des animaux — habitaient chaque pierre, chaque courant, chaque silence entre deux battements de tambour. Ils n'étaient ni bienveillants ni malveillants par nature ; ils étaient exigeants. Ils réclamaient la mémoire, les offrandes, la parole exacte prononcée au bon moment. En échange, ils maintenaient l'ordre des saisons, la générosité du lac, la santé des enfants. Mais un oubli suffisait. Un rite négligé, une promesse non tenue, et l'équilibre se fissurait comme la glace au printemps.
Batou avait interrogé les ossements et le feu. Il avait appris qu'un jeune homme du village, impatient et moqueur comme seule la jeunesse peut l'être, avait prélevé du bois dans un bosquet interdit — un de ces cercles d'arbres tordus que les anciens marquaient de bandelettes de tissu et dans lesquels on n'entrait jamais sans demander permission. Il l'avait fait de nuit, en secret, pour alimenter le feu d'une fête. Il n'avait pas pensé à mal. Il n'avait simplement pas pensé.
C'était souvent ainsi que les catastrophes commençaient.
Pour réparer la rupture, le chaman devait voyager. Non pas sur les chemins de terre battue qui reliaient les yourtes, mais sur ceux que seul le tambour pouvait ouvrir — les routes verticales du cosmos bouriate, cet axe invisible qui traversait les trois niveaux du monde. En bas, le royaume des esprits chthoniens, froid et immobile. Au centre, la surface du monde des hommes, fragile et précieuse. En haut, les demeures des dieux célestes, où Tengri, le Ciel éternel, observait sans intervenir directement dans les affaires des mortels.
Batou n'irait pas si haut ce soir. Il lui suffisait d'atteindre les ezhins, les maîtres des lieux — et parmi eux, le plus grand de tous, Baïkal lui-même.
Le lac était plus qu'une étendue d'eau. Il était une présence, un être qui avait précédé les hommes et qui leur survivrait. Dans les récits que les grand-mères transmettaient aux enfants pendant les longues nuits d'hiver, Baïkal était le père qui avait engendré les rivières comme on engendre des fils. L'Angara, sa fille préférée, s'était enfuie vers le nord pour rejoindre son amant Ienisseï — et Baïkal, furieux et triste à la fois, avait lancé derrière elle un rocher gigantesque que l'on apercevait encore, solitaire, à l'embouchure du fleuve. Ce rocher portait encore la colère du père. Mais la colère des pères n'est jamais sans amour, et c'est pourquoi on pouvait encore parler à Baïkal, à condition de savoir comment.
Le khur frappait maintenant à un rythme plus lent, plus profond, comme si le tambour cherchait à s'accorder avec quelque chose sous la surface de la glace. Batou chantait dans une voix qui n'était plus tout à fait la sienne — grave puis aiguë, coupée de silences qui valaient autant que les sons. La fumée de l'armoise continuait de s'élever, et dans cette fumée, ceux qui savaient voir auraient peut-être distingué des formes : un oiseau aux plumes de braise, un serpent de lumière pâle, la silhouette d'un vieil homme assis en tailleur au fond des eaux.
Les offrandes reposaient sur la glace : du lait blanc versé vers l'est, de la nourriture disposée en cercle, des rubans neufs attachés à un bâton planté dans la neige. Ce n'était pas la richesse qui comptait, mais la sincérité du geste et la précision du protocole. Les esprits ne méprisaient pas la pauvreté ; ils méprisaient la négligence.
Puis vint le frisson.
Il parcourut la surface du lac d'est en ouest, imperceptible à qui n'aurait pas su le chercher — un léger plissement de l'eau là où la glace ne s'était pas encore formée, comme si quelque chose de très grand et de très lent venait de changer de position dans les profondeurs. Batou s'arrêta de frapper. Il attendit, les yeux fermés, la neige crissant sous ses pieds. Et dans ce silence habité, il entendit ce que le village avait besoin d'entendre : les ancêtres n'étaient pas en colère. Ils étaient seulement fatigués d'être oubliés.
Il rentrerait au village avant l'aube. Il dirait au jeune homme de retourner dans le bosquet, de demander pardon à voix haute aux arbres, et de planter trois pousses en échange de ceux qu'il avait pris. Il dirait aux pêcheurs que le lac rouvrirait ses mains généreuses dans sept jours, pas avant. Il dirait aux anciens de reprendre les rites du solstice, que l'on avait raccourcis ces dernières années par commodité.
Et il ne dirait à personne ce qu'il avait vu au fond des eaux pendant le voyage — la profondeur exacte du regard de Baïkal, ce mélange de patience infinie et de tristesse très ancienne qui ressemblait, plus que tout, à ce qu'un homme éprouve quand ses enfants grandissent et cessent de l'appeler par son nom.