Philosophie

Les Gens du dessus

Publiée le 19 juin 2026
Les Gens du dessus
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On contrôle ses actes, jamais ceux d'autrui.

Nadia Ferreira avait quarante-quatre ans, un appartement au troisième étage, et une voisine du dessus dont elle n'avait jamais appris le prénom.
Ce n'était pas par indifférence. C'était parce que la voisine n'avait jamais eu l'air de vouloir qu'on le lui demande. Elle ouvrait sa boîte aux lettres sans lever les yeux, rentrait ses courses en trois voyages exacts, et avait une façon d'attendre l'ascenseur qui décourageait toute initiative de conversation. Nadia avait conclu, après dix-huit mois dans le même immeuble, que certaines personnes choisissaient de n'exister qu'en pointillés, et que c'était leur droit.
Puis il y avait eu la réunion de copropriété.


La réunion portait, entre autres points à l'ordre du jour, sur la réfection de la cage d'escalier. Nadia était arrivée avec l'intention de voter pour, de rentrer chez elle, et de ne pas se souvenir de grand-chose. Elle en était repartie deux heures plus tard avec une inimitié qu'elle n'avait pas commandée.
La voisine du dessous s'appelait Mme Coste. Nadia l'avait appris en entendant le syndic l'appeler par son nom, puis en l'observant s'opposer, avec une précision chirurgicale, à chaque point défendu par Nadia — non par conviction manifeste, semblait-il, mais comme si l'opposition était en elle un réflexe, une sorte de fonction vitale.
Le vote sur la cage d'escalier n'avait rien d'urgent. Nadia avait expliqué, avec des chiffres, pourquoi reporter était plus coûteux qu'agir maintenant. Mme Coste avait dit que les chiffres étaient optimistes, d'un ton qui signifiait qu'elle trouvait Nadia naïve. Nadia avait maintenu sa position. Mme Coste avait voté contre. Deux autres copropriétaires, peut-être intimidés, peut-être simplement fatigués, avaient suivi.
La réfection avait été reportée.


Ce qui avait suivi, Nadia ne l'aurait pas prévu.
Elle avait commencé à l'entendre. Mme Coste. Là où avant il n'y avait que le bruit neutre d'un appartement habité — des pas, une télévision, une chasse d'eau — il y avait maintenant quelqu'un. Quelqu'un qui posait ses talons trop fort. Quelqu'un qui déplaçait des meubles à des heures improbables. Quelqu'un dont la machine à laver semblait se déclencher précisément au moment où Nadia s'endormait.
Elle savait, dans la partie d'elle-même qui restait lucide, que Mme Coste ne faisait probablement rien de différent de ce qu'elle avait toujours fait. Que les talons avaient toujours résonné, que la machine avait toujours tourné, que l'immeuble en pierre des années trente transmettait les sons de façon indifférente à toute considération humaine.
Elle savait cela. Elle entendait autre chose.


Un soir, Nadia se surprit à composer mentalement un mot qu'elle glisserait sous la porte. Un mot poli, mesuré, expliquant simplement que le bruit se propageait facilement dans les immeubles anciens, et que peut-être Mme Coste pourrait, si ce n'était pas trop demander, marcher avec un peu moins de... Elle s'arrêta à ce stade-là. Pas parce qu'elle trouvait l'idée mauvaise en soi, mais parce qu'elle venait de réaliser quelque chose.
Elle ne savait pas si Mme Coste marchait fort.
Elle savait qu'elle l'écoutait marcher.
Ce n'était pas la même chose.


Il y avait, dans cette distinction, quelque chose qui méritait d'être regardé en face.
Nadia avait voté pour la réfection. Elle avait expliqué ses arguments. Le vote avait eu lieu, le résultat était ce qu'il était, et Mme Coste pouvait penser ce qu'elle voulait de ses chiffres. Aucune de ces choses ne dépendait de Nadia. Ce qui dépendait d'elle, en revanche, c'était l'usage qu'elle faisait de ses soirées — si elle les passait à écouter un plafond ou à autre chose.
Elle ne glissa pas le mot sous la porte.
Ce n'était pas de la résignation. C'était simplement qu'il n'y avait rien, dans ce mot, qui lui aurait appartenu. Il aurait appartenu à la version d'elle-même qui guettait les talons, et cette version-là, elle préférait lui retirer le stylo.


La réunion suivante eut lieu six mois plus tard. La cage d'escalier était dans l'ordre du jour, à nouveau. Nadia vint avec les mêmes chiffres, mis à jour.
Mme Coste était assise en face d'elle, de l'autre côté de la table pliante installée dans la loge du gardien. Elle avait une tasse de café posée devant elle, les deux mains autour, et elle écoutait le syndic parler avec l'expression de quelqu'un qui n'a pas encore décidé.
Nadia présenta ses arguments. Elle ne regarda pas Mme Coste particulièrement. Ce n'était pas de l'indifférence calculée — c'était qu'elle parlait à l'assemblée, et Mme Coste faisait partie de l'assemblée, ni plus ni moins.
Le vote cette fois fut différent. Pas à l'unanimité — trois pour, deux abstentions, Mme Coste parmi elles. Mais c'était suffisant.
En rentrant dans l'ascenseur, Nadia croisa Mme Coste. Il y eut un silence du genre qui n'est plus hostile et n'est pas encore aimable.
— Bonne soirée, dit Nadia.
— Bonne soirée, dit Mme Coste.
L'ascenseur s'arrêta au troisième.


Nadia ne sut jamais ce que Mme Coste pensait d'elle, si elle pensait quoi que ce soit, si la réunion de copropriété de l'année précédente avait laissé en elle la moindre trace. C'était une de ces choses dont on ne saurait jamais rien, comme l'intérieur des appartements qu'on longe dans la rue, comme ce que les gens décident dans le moment juste avant de décider.
Ce qu'elle savait, c'est qu'elle avait dormi correctement depuis plusieurs mois.
La machine à laver de Mme Coste tournait peut-être encore la nuit. Nadia n'écoutait plus.

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