En l'an de grâce 1963, Giulio Andreotti n'était pas encore Giulio Andreotti — c'est-à-dire qu'il n'était pas encore la créature de légende, l'homme aux sept vies, le dos si courbé et l'intelligence si droite que ses ennemis finissaient toujours par mourir avant lui. Il n'était encore qu'un homme politique de quarante-quatre ans, sous-secrétaire à la présidence du Conseil, avec une réputation d'efficacité froide et le genre de visage que les caricaturistes attendaient avec impatience.
Mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit.
Il s'agit de Franco Miele.
Franco Miele avait cinquante et un ans, une carrure de comptable repenti, et la conviction absolue, forgée au fil de vingt ans de Démocratie chrétienne, qu'il était l'homme dont l'Italie avait besoin sans le savoir encore. Ce n'était pas de l'arrogance — ou du moins, ce n'était pas ce qu'il appelait de l'arrogance. C'était de la lucidité. Il voyait ce que les autres ne voyaient pas. Il comprenait ce que les autres ne comprenaient pas. Il suffisait, pour s'en convaincre, d'écouter son directeur de cabinet.
Son directeur de cabinet s'appelait Enzo Caruso, et Enzo Caruso avait compris très tôt — dès leur première rencontre, dans un couloir du Palazzo Chigi en 1958 — que Franco Miele était un homme qui aimait s'entendre dire qu'il avait raison. Ce n'était pas rare. Ce qui était rare, c'est que Franco Miele aimait ça avec une intensité presque touchante, comme un enfant qui tend un dessin et attend qu'on le colle au réfrigérateur.
Enzo avait collé beaucoup de dessins au réfrigérateur.
Le printemps 1963 apportait des élections, et Franco Miele voulait la tête de liste dans sa circonscription de Naples. Ce n'était pas une demande déraisonnable — il avait des appuis, un réseau, et une présence locale que ses collègues lui reconnaissaient volontiers, surtout quand il était dans la pièce. Le problème était que la tête de liste était convoitée par trois autres hommes, dont deux avaient des appuis plus solides et un avait l'avantage d'être genuinement populaire, ce qui en politique italienne de l'époque constituait un atout secondaire mais non négligeable.
Franco Miele convoqua son équipe.
Ils étaient cinq autour de la table — Enzo Caruso, deux attachés politiques, une secrétaire qui prenait des notes et ne donnait jamais son avis, et un conseiller en communication qui venait de Milan et portait des cravates que personne à Naples ne portait encore. Le conseiller en communication s'appelait Riccardo quelque chose. Il avait trente-deux ans et l'enthousiasme méthodique des gens qui ont fait des études pour ça.
— La question, dit Franco Miele en s'asseyant, est de savoir comment convaincre le parti que je suis le meilleur choix.
Il y eut un silence bref — le genre de silence qui précède non pas la réflexion mais le calcul de ce qu'il convient de dire.
— Vous êtes le meilleur choix, dit Enzo Caruso. La question est de le leur faire comprendre.
Franco Miele inclina la tête avec la modestie de quelqu'un qui entend une évidence confirmée.
Riccardo quelque chose, le conseiller de Milan, prit le relais avec des graphiques. Il avait préparé une analyse de la circonscription — les quartiers, les tendances, les thèmes porteurs. Il parla de narratif, mot que personne autour de la table n'utilisait encore mais que tout le monde fit semblant de trouver naturel. Il dit que Franco Miele incarnait la stabilité dans un moment d'incertitude, la compétence dans un paysage de promesses creuses, la continuité que les Napolitains appelaient de leurs vœux sans toujours savoir le formuler.
Franco Miele écouta tout cela avec l'attention concentrée de quelqu'un qui entend parler de lui.
— Et mes concurrents ? dit-il.
— Ils ont des qualités, dit Enzo soigneusement. Mais aucune de vos qualités.
Ce n'était pas faux. C'était surtout incomplet d'une façon qui rendait service.
Les semaines suivantes furent une chorégraphie bien réglée.
Chaque matin, Enzo Caruso apportait une sélection de courriers — des lettres de soutien, des témoignages de militants, des articles favorables. Il ne mentionnait pas les autres. Riccardo organisait des réunions de quartier où Franco Miele parlait et le public, soigneusement préparé, approuvait. Les questions difficiles étaient gérées en amont, non pas supprimées — ce qui aurait été grossier — mais orientées, reformulées, rendues digérables avant même d'arriver à la tribune.
Franco Miele rentrait chez lui chaque soir avec la certitude grandissante qu'il était, comme il l'avait toujours pressenti, exactement ce dont l'Italie avait besoin.
Il obtint la tête de liste.
Le jour où le parti l'annonça, Enzo Caruso lui serra la main avec une chaleur qui n'était pas entièrement feinte — car il y avait dans cette victoire une part de son propre travail, et Enzo était homme à se satisfaire d'un résultat bien exécuté, quelle qu'en soit la matière première.
— Vous l'avez mérité, dit-il.
— Nous l'avons mérité, dit Franco Miele avec la générosité des gens qui viennent de gagner.
Enzo sourit. C'était techniquement vrai, et techniquement vrai était son registre de prédilection.
Franco Miele perdit les élections de juin avec un écart suffisant pour que ce soit net, mais insuffisant pour que ce soit humiliant — ce qui, dans un sens, était le pire résultat possible, parce que ça laissait tout le monde dans le flou sur ce qui s'était passé exactement.
Enzo Caruso avait une théorie. Il la garda pour lui, comme la plupart de ses théories utiles.
Riccardo quelque chose retourna à Milan avec ses graphiques et ses cravates. Il avait déjà un autre client.
Franco Miele passa l'été à chercher où les autres avaient échoué. Il ne chercha pas longtemps — il avait autour de lui des gens pour l'aider dans cette recherche, et ils étaient très compétents.